Le Club

Découvrez le club Canal Académie et créez votre compte dès maintenant pour profiter des avantages, des exclusivités, des services...

Découvrir le Club

Bernard Destremau par Christian Poncelet

Notice sur la vie et les travaux de Bernard Destremau par son successeur Christian Poncelet
Communication de Christian Poncelet, de l’Académie des sciences morales et politiques, présentée en séance publique devant l’Académie le lundi 31 janvier 2005.


T�l�charger le fichier sur votre ordinateur
Références émission afficher

Référence : es069
Adresse directe du fichier MP3 : http://www.canalacademie.com/emissions/es069.mp3
Adresse de cet article : http://www.canalacademie.com/ida145-Bernard-Destremau-par-Christian-Poncelet.html
Date de mise en ligne : 1er janvier 2005

Lorsqu’il lut cette notice, Christian Poncelet était Président du Sénat. Il a été élu à l’Académie des sciences morales et politiques en 2003, dans la Section générale.

Bernard Destremau
Bernard Destremau
Membre de l’Académie des sciences morales et politiques

Christian Poncelet qui, selon la tradition, prononce l’éloge de son prédécesseur Bernard Destremau, rappelle qu’il a été décoré de la Légion d’honneur par le Maréchal de Lattre de Tassigny (auquel il a consacré une biographie) et qu’il est entré au Quai d’Orsay en 1945. Après avoir été en poste au Caire, à l’ONU, à Prétoria, à Bruxelles, il fut député des Yvelines, vice-président de la Commission des Affaires étrangères, Secrétaire d’Etat aux Affaires étrangères, ministre plénipotentiaire puis ambassadeur.

Il mentionne également que Bernard Destremau fut champion de France de tennis en 1941 et 1942. Les amateurs de tennis se souviennent qu’avec Borotra, Lacoste et Cochet, Bernard Destremau fit entrer son équipe dans la légende du grand chelem.

Mais, à l’Institut de France, comme l’évoque Christian Poncelet, nul n’a oublié qu’il siégea à l’Académie des sciences morales et politiques...

Voici le texte intégral de la communication de Christian Poncelet sur Bernard Destremau : [1]

Monsieur le Président,
Monsieur le Secrétaire perpétuel,
Monsieur le Chancelier,
Monsieur le Chancelier honoraire,
Mes chers confrères,
Mesdames, Messieurs,

Rares sont les hommes qui, dans le courant de leur existence, auront, comme Bernard Destremau, vécu tant de vies différentes. Dans ses mémoires, intitulées Le Cinquième Set et parues en 1986, il récapitule ainsi, sur un mode mi-ironique, mi-désabusé :

« Peu après mon retour d’Amérique du Sud, un agent de la circulation, après avoir examiné mes papiers, m’a demandé ma profession. Comme je lui répondais que je n’en avais pas, il parut stupéfait : mais enfin, vous avez bien un métier, une activité. Je ne voulus pas le contrarier : ancien ambassadeur, ancien ministre. Il insista, croyant que je blaguais. Ancien député, ancien lieutenant-colonel de réserve. Soudainement, je fus pris d’un léger vertige par l’énumération (...). J’ai failli ajouter : ancien champion de tennis. Le policier m’aurait ri au nez ».

Encore, à cette date, ne pouvait-il pas encore ajouter « Auteur de biographies historiques et membre de l’Institut » !

Le vertige qui saisissait Bernard Destremau en cet instant n’est rien en comparaison de celui qui étreint son biographe. Comment, au travers de toutes ces vies, faire transparaître la destinée de l’homme qui les sous-tend, son caractère, faire revivre quelques instants celui que tant de personnes ici ont connu bien mieux que moi ?

Ce défi académique, qui s’impose à chacun d’entre nous, je tenterais de le relever à mon tour, en essayant, dans cette séance de faire renaître dans l’esprit de mes auditeurs - ne serait-ce qu’un instant - un souvenir, une image ou même une émotion qui leur remémoreront notre regretté confrère.

* *
*

Bernard Destremau est né le 11 février 1917 à Paris, dans une famille de militaires. Sa jeune enfance s’est déroulée dans l’atmosphère d’une armée française auréolée de la gloire de la victoire sur l’Allemagne.

Weygand
Weygand
Un ouvrage de Bernard Destremau

La famille Destremau voyagea beaucoup, au gré des affectations du père. En Tchécoslovaquie, d’abord. A l’issue du premier conflit mondial, l’armée française était appelée dans tous les pays nouvellement créés afin d’y organiser une armée nouvelle. Le général Destremau commandait une partie de l’armée tchèque à Kosice, en Slovaquie. Weygand était en Pologne, Pellé à Prague, Berthelot en Roumanie. De retour en France, le général Destremau prit le commandement d’une brigade de dragons. Des régiments d’autres armes - le 152e d’infanterie et le 5e d’artillerie - renforçaient encore cette garnison pléthorique.

Le jeune Bernard était impressionné par les défilés, la noblesse des uniformes, l’aura de gloire qui entourait l’armée française. Ses deux frères, plus âgés que lui, étaient l’un à Saint-Cyr, l’autre... en train de préparer son entrée à Saint-Cyr. Son oncle Maxime, officier de marine commandant La Zélée venait de s’illustrer dans la défense de Tahiti, un cousin André avait trouvé la mort au Chemin des Dames, d’autres cousins étaient dans les écoles navales. Le destin semblait tout tracé. Bernard serait sans doute, lui aussi, militaire.

Mais, l’immersion dans un monde de civils, une fois que sa famille se fût installée à Lyon, et le déclin progressif du prestige de l’armée, au fur et à mesure que s’éloignait la geste guerrière de la Grande Guerre, devait bientôt rendre incertaine la vocation première. La gloire des armes était repoussée plus loin - dans les colonies : au Maroc, par exemple, où se déroulait la Guerre du Rif. Le sous-lieutenant Pol Lapeyre s’y forgea une figure de héros pour avoir fait sauter le fortin qu’il défendait plutôt que de se rendre. Mais, en métropole, si cet héroïsme faisait encore rêver, d’autres héros étaient en train d’apparaître : les sportifs. Il y a une continuité évidente entre l’un et l’autre : l’exaltation du corps, de l’exploit individuel ou collectif, l’orgueil national.

Les années 20 voient l’engouement de la France pour ces héros modernes. Certains sont d’anciens combattants, comme ces aviateurs qui se lancent alors à la conquête de records ou d’exploits inédits : ainsi Nungesser et Fonck qui tentent, chacun dans un sens, mais avec un égal insuccès, de traverser l’Atlantique. Des automobilistes s’attaquent à de longs raids à travers l’Asie ou l’Afrique. Le boxer Georges Carpentier réunit des foules énormes. L’escrimeur Lucien Gaudin domine durablement la discipline à l’échelle internationale.

Mais, c’est pour un sport récemment apparu et en pleine expansion que va durablement battre le coeur des Français : le tennis. La véritable histoire du tennis commence le 23 février 1874. Ce jour-là, le major Walter Clopton Wingfield fait breveter, à la chambre des métiers de Londres, un nouveau jeu de courte paume vendu d’abord sous le nom de Sphairistiké - du grec signifiant art de la balle » -puis, en 1877, sous le nom de lawn-tennis plus facile à retenir. A partir de 1890-1900, le lawn-tennis se diffuse dans le monde entier. Le terme « lawn-tennis » sera peu à peu abandonné, au profit du mot « tennis », en raison de la diversité des surfaces (terre battue, ciment...). Dès 1900, chaque pays organise des tournois nationaux et internationaux. La Coupe Davis, créée en 1900 par Dwight Davis, se popularise et devient la plus grande compétition par équipe du monde.

Les années 20 sont peut-être les plus belles pages de l’histoire du tennis mondial. En 1925, le championnat de France devient international : c’est la naissance de Roland Garros, le plus grand tournoi sur terre battue, qui rivalise avec Wimbledon ou les internationaux des Etats-Unis. Cet engouement nouveau est porté par quatre hommes, les « Mousquetaires » : Jean Borotra, Henri Cochet, René Lacoste et Jacques, dit « Toto » Brugnon. A eux quatre, ils règnent pratiquement sur tous les tournois du Grand Chelem et sur la coupe Davis pendant six ans, de 1925 à 1932, date de la dernière victoire de Cochet à Roland Garros.

Bernard Destremau suit leurs exploits dans Miroir du Sport. Dans sa famille, la pratique physique est une tradition, tout autant que la pratique musicale. Ses frères avaient pratiqué le football, la boxe et le tennis. Animé par l’exemple de Lacoste, enhardi par la vue de la Coupe Davis exposée à Lyon avec la raquette de la victoire, Bernard Destremau demande à être inscrit dans un club : ce sera le Tennis Park de Lyon. Il a douze ans.

* *
*

A l’époque, le tennis reste un sport d’amateurs, même si les années 30 voient le début d’une évolution vers le professionnalisme. Il n’était pas question pour Bernard Destremau de prendre des cours ; les professeurs étaient réservés aux sportifs fortunés. Une fois pourtant, en 1930, devenu Parisien, il s’offrit ce luxe en engloutissant les 120 francs, que ses parents lui avaient donnés pour les étrennes, dans une leçon avec Martin Plaa, alors entraîneur de l’équipe de Coupe Davis. Mais, le meilleur moyen de s’entraîner reste de taper des balles ; et c’est ce que fait le jeune pensionnaire, le jeudi et le dimanche, sur le fronton de son lycée.

L’exemple des aînés compte également beaucoup, d’autant que les aptitudes physiques et le talent de Bernard Destremau le font rapidement remarquer. En mai 1932, alors que Bernard Destremau n’est encore qu’en fin de deuxième série, Jean Borotra en personne lui propose de jouer un match. Quelques semaines plus tard, c’est Lacoste qui, par suite d’une défection, lui téléphone de venir à Roland Garros pour disputer deux sets.

Au fil des ans, le classement de Bernard Destremau s’améliore, si bien qu’en cinq ans il accède à la Première Série. Son premier grand tournoi, il le remporte en juillet 1935 au Touquet. Il gagne contre les meilleurs joueurs du moment : M. Bernard, André Merlin et Christian Boussus, alors numéro 1 français.

Bernard Destremau est alors confronté au premier choix de son existence : poursuivre ou non ses études ? Le monde dans lequel évoluent les joueurs de première série est à coup sûr attrayant : les tournois, les palaces, les invitations mondaines, les traversées transatlantiques sur le Normandie, la célébrité, les succès féminins... La voie des études est certes plus austère, mais il était inconcevable qu’il ne sorte pas d’une grande école. Ainsi, il entra à H.E.C. en 1936. Mais, de telles études ne convoquent pas seulement l’intelligence, mais aussi la mémoire et, en un mot, le « bachotage ». Bernard Destremau a craint un temps que ces deux devoirs - réussir ses études et jouer au tennis - se révèlent irréconciliables. Il n’en fut rien. Il obtint son diplôme d’H.E.C. (Hautes Etudes Commerciales) en 1939 après avoir vécu trois années d’intense activité sportive.

En effet, en 1936, il est, pour la première fois, sélectionné dans l’équipe française de Coupe Davis. Il gagne cinq de ses six matchs, mais la France n’accède pas à la finale. Il fait une prestation honorable à Wimbledon, sans résultats marquants. Mais les Français prouvent, au cours de l’été, qu’ils ont atteint le niveau international, en faisant match nul avec l’équipe américaine de Coupe Davis. Toujours en 1936, Destremau bat Borotra, le grand ancêtre, à Paris, avant de remporter, en double avec lui, tous ses matchs à la Coupe du Roi, nouvellement créée par le roi de Suède, Gustave V. Ils en gagneront la finale en janvier 1937 à Stockholm. A leur retour, ils furent reçus officiellement par le Président de la République, Albert Lebrun. Bernard Destremau connaît alors le début de sa consécration comme joueur de tennis. La victoire de Stockholm lui valut d’être, pour une fois, à Monte-Carlo, le partenaire du roi, descendant de Bernadotte.

Mais la Roche Tarpéienne est proche du Capitole... Les résultats des années suivantes - s’ils ne furent pas insignifiants - furent plus difficiles. Le travail estudiantin ne laissait peut-être pas assez de liberté à Bernard Destremau pour réellement délivrer son jeu. Il gagna toutefois le Championnat du Monde Universitaire (1937), le tournoi de Baden-Baden (1937) et arriva en finale du Championnat d’Allemagne (1938). Mais, la victoire la plus éclatante de cette période fut sans nul doute celle qu’il remporta, en double avec Pétra, en finale à Roland Garros, contre la paire américaine Budge-Mako, invaincue depuis trois ans.

Sans conteste, Bernard Destremau était très proche du plus haut niveau mondial. Sa décision était prise : une fois empoché le diplôme d’H.E.C., il consacrerait deux ans de sa vie au tennis. Ce devait être les années 1940 et 1941. L’histoire en décida autrement.

* *
*

Malgré l’insouciance de la jeunesse, Bernard Destremau et ses équipiers ont vu s’amonceler sur l’Europe les lourds nuages avant-coureurs et annonciateurs de la guerre.

Le 29 août 1939, ils sont à Philadelphie pour assister à la finale de la Coupe Davis qui opposait les Etats-Unis et l’Australie, avant de participer aux Championnats de Boston. Les Etats Unis avaient gagné les deux premiers simples, l’Australie le double. Brugnon rappela alors un sombre présage : en 1914 les Australiens avaient battu les Etats-Unis et la guerre fut déclarée dans les jours qui suivirent. Les Australiens remportèrent une nouvelle fois les deux derniers simples et, une nouvelle fois, on apprit la nouvelle de l’entrée en guerre de la France et de l’Angleterre contre l’Allemagne.

Bernard Destremau et Brugnon s’embarquèrent trois jours plus tard sur un navire américain en partance pour l’Europe. Après une escale anglaise, ils parviennent à Bordeaux. Bernard Destremau regagne le dépôt de cavalerie n° 21 à Paris, quartier Dupleix, avant d’être affecté à Rambouillet au quartier du 4e hussards pour préparer l’école de Saumur.

Le changement de vie est radical pour le jeune élève-officier, habitué peu de temps avant encore au luxe et au raffinement qu’offrait la vie d’un joueur de tennis en vue, et qui se retrouve 2e classe, astreint aux corvées ordinaires ; il les supporte néanmoins grâce à l’esprit de camaraderie qui rapproche milieux sportifs et milieux militaires. Et puis Bernard Destremau n’est pas dépaysé par ce monde, qu’il connaît depuis l’enfance. La vocation initiale semble le rattraper.

Après son passage à Saumur, où il lui semblait parfois que certains officiers préparaient encore la guerre à cheval, Bernard Destremau, avec son galon d’aspirant sur la manche, fut affecté à Montlhéry, au Centre des Motos et des Auto-Mitrailleuses. Dans une France « somnambule », selon sa propre expression, il apprenait avec ses camarades le métier et l’art du commandement dans les unités motorisées. Mais, à la sortie, rares furent les aspirants à qui furent confiées des unités motorisées ; elles le furent de préférence à des lieutenants qui avaient bravement combattu sur leur monture en 1914-1918. Bernard Destremau, quant à lui, fut affecté à des missions de liaison, puis, quand les choses allèrent mal, à la défense rapprochée de généraux. Et c’est en direction du Sud qu’il conduisit le général Rupied, directeur de la Cavalerie.

Avant d’être démobilisé en septembre 1940, Bernard Destremau finit son premier passage sous les drapeaux par une affectation à Montauban où il commande un peloton de cavaliers, exactement la même qu’occupait son père en 1890. Comme si en 50 ans, aucune leçon n’avait été tirée de l’histoire.

La France est abattue. Que peut-on y faire ? Tel est sans doute l’état d’esprit de Bernard Destremau et de très nombreux Français en cet automne 1940. On mesure mal aujourd’hui ce climat d’hébétude qu’a pourtant si bien décrit notre confère Henri Amouroux dans son Histoire des Français sous l’Occupation. Que faire d’utile ? D’abord retrouver sa famille. Bernard Destremau retrouve ses parents à Nantes et apprend que ses deux frères ont été faits prisonniers. Que faire ensuite ? Tenter de recommencer à vivre normalement, malgré les événements. Les trois premières années de l’Occupation, Bernard Destremau les vivra entre le tennis et les études - il s’inscrit à l’Ecole des Sciences Politiques en 1940 -, il les passera entre Paris et le Sud tunisien où sa famille possède des plantations d’oliviers. Ses études marchent bien, puisqu’il obtient sans accrocs son diplôme de Sciences Po. Son tennis se porte bien également. Il joue plusieurs tournois en France, mais aussi en Espagne et au Portugal. Il est alors le meilleur joueur français, sans contestation possible, vainqueur de Boussus et de Pétra. Et Lacoste, qui n’avait pourtant pas le compliment facile, pronostiquait que, si un tournoi international était organisé à Wimbledon, Petra et Destremau pouvaient très bien se retrouver en finale.

La réponse à la question que se posait Bernard Destremau depuis 1940 - « Que puis-je faire d’utile ? » - arriva le 8 novembre 1942, lorsque les Américains débarquèrent en Afrique du Nord. L’objectif de pouvoir participer militairement à la lutte contre l’Allemagne ne semblait plus un rêve lointain, comme auparavant. Il fallait donc s’enfuir. Préparant d’un côté son départ pour l’Espagne, Bernard Destremau, dont on commençait à soupçonner la volonté, trouvait un emploi chez Pathé, grâce à Wilfrid Baumgartner, et s’inscrivait au Concours des Affaires étrangères. Ayant enfin trouvé une filière, il quitta son domicile le 2 février 1943, pour n’arriver au Maroc que trois mois plus tard, après avoir traversé les Pyrénées, vécu dans le milieu des réfugiés français à Madrid et avoir transité par le Portugal.

De Lattre
De Lattre
Un ouvrage de Bernard Destremau

A Alger, Bernard Destremau se retrouva dans l’ambiance qu’il avait déjà connue à Madrid : celle de la suspicion généralisée entre des Français, profondément divisés entre « gaullistes » et « giraudistes ». Ce climat délétère, qui ne prit fin qu’avec la mise à l’écart du général Giraud, s’estompa cependant, à mesure que les armes américaines étaient données aux soldats et que la fébrilité d’en découdre avec l’ennemi augmentait. Peu avant Noël, un chef charismatique et esthète était donné à cette armée : Jean de Lattre de Tassigny. Cette personnalité hors du commun fascina pour longtemps Bernard Destremau, qui, au soir de sa vie, lui consacra une biographie [2] extrêmement documentée et qui restera, pour bien des années, la référence incontestée sur ce Maréchal de France.

Après plus de six mois de préparation et d’attente, le jour J approchait qui mena l’armée sur les côtes de Provence. Le 15 août 1944, la flotte arrive au large de la Côte d’Azur et débarque sans peine dans la baie de La Nartelle, la zone ayant été nettoyée quelques heures auparavant par des troupes parachutées. Bernard Destremau est dans les premiers de son escadron à retrouver les cinq chars de son peloton. Il prend à leur tête la route de Grimaud. Il ne sait pas encore qu’il les conduira jusqu’en Allemagne. La première mission qui lui fut confiée : agir rapidement contre Toulon, de crainte que les Allemands n’aient le temps de faire sauter l’arsenal. Avec ses cinq chars, il se fit remarquer par une grande bravoure dans la bataille qui se déroula dans le petit village de La Valette-du-Var, au cours de laquelle il fut blessé par balle. Cela ne l’empêcha pas de poursuivre sa route, avec l’armée de Libération. Après Marseille, ils ne rencontrèrent que peu de résistance jusqu’en Bourgogne, mais les difficultés reprirent dès l’attaque contre Belfort, puis surtout lors de l’offensive d’Alsace qui s’avéra plus pénible et meurtrière que prévue. Le 5 avril 1945, pourtant, il franchissait le Rhin et prenait la direction de Baden-Baden, puis d’Ulm, qui n’avait pas vu les armes françaises depuis 140 ans.

Le temps des armes s’achevait et Bernard Destremau fut démobilisé le 5 novembre 1945. Il avait obtenu le grade de lieutenant à titre exceptionnel.

* *
*

Que faire après une telle aventure ? La guerre était une épreuve, mais elle offrait une image simple du monde avec un ennemi, des camarades et des gestes simples à réaliser pour vivre et survivre. La paix apportait plus d’incertitude. Bernard Destremau s’exprima à ses hommes, avant de quitter son peloton, d’une manière qui caractérise parfaitement son caractère profond :

« La guerre fournit les seules occasions où l’on aime vraiment les hommes. Vous n’avez pas hésité, lorsqu’un copain était dans un drame, à essayer de l’en tirer, alors que vous auriez pu vous défiler. Dans la paix, lorsque vous aurez l’occasion de faire une petite saloperie à un autre ou de vous laissez aller à une petite lâcheté,reprenez-vous. Ne faites pas le mal. Ne serait-ce qu’en pensant à ceux qui sont tombés autour de vous. La paix, vous allez voir, c’est plus difficile que la guerre parfois. Restez généreux. Gardez votre caractère et votre dignité ».

Cette générosité, cette volonté de demeurer authentique, cette attention à ne pas déchoir par rapport à l’image que l’on a de soi, voilà trois traits essentiels que nous avons tous pu retrouver, un jour ou l’autre, dans l’attitude élégante de notre confrère disparu.

Reprendre le tennis ? C’était une possibilité, presque une nécessité, sans doute. Ne l’avait-on pas déjà demandé pour une rencontre militaire, organisée à Wimbledon sous les auspices de Mme Churchill ? N’avait-il pas gagné ? Les années de guerre ne l’avaient pas diminué physiquement. Mais il vieillissait et une déchirure du tendon d’Achille en 1948 lui interdit de penser revenir dans les dix premiers joueurs mondiaux. Pour autant, il maintint de bons résultats au niveau national pendant une dizaine d’années, étant même premier joueur national en 1950 et 1951. Il disputa son dernier match de Coupe Davis en 1952 et le remporta. Il gagna le Championnat de France national en 1953. Puis, après avoir été deux ans capitaine de l’équipe de France, il disputa son dernier Roland Garros le 10 juin 1955 et son dernier Wimbledon en juillet 1956, à 39 ans. Une époque de sa vie s’achevait.

Le tennis sera, dès lors, pour lui un plaisir amical ou familial. Mais n’en avait-il jamais été autrement ? La carrière de Bernard Destremau avait été assez longue pour voir s’accentuer les tendances qui se laissaient à peine deviner dans les années 30. L’interdiction des professionnels dans les tournois nationaux et internationaux et les profits de plus en plus importants que dégageait la pratique sportive n’était pas une situation longtemps viable. Les années 50 furent celles qui virent se développer « l’amateurisme marron », fondés sur la connivence entre dirigeants et joueurs, les premiers restant dans le cadre des « associations à but non-lucratif », les seconds touchant de généreux dessous de table, exempts de toute imposition. Ce système fut dénoncé par Bernard Destremau, dès 1955, dans son ouvrage Tout le tennis. Il y préconisait l’organisation de tournois mêlant amateurs et professionnels, treize ans avant que le premier tournoi « open » fût organisé en 1968.

Mais, le problème que se posait avant tout autre Bernard Destremau, en 1945, était de gagner sa vie, le tennis n’ayant jamais été qu’une pratique désintéressée, même si elle demandait sérieux dans l’entraînement et courage dans l’exécution. Le goût des voyages et l’habitude des réceptions dans les ambassades, qui avaient marqué sa carrière de joueur de tennis, le conduirent à envisager d’entrer au Quai d’Orsay. Se présentant avec son diplôme de Sciences Po, il fut intégré dans l’administration des affaires étrangères qui demeurait alors la plus prestigieuse. Il fut nommé tout d’abord à la direction des affaires économiques, puis à la direction d’Amérique.

En 1949, il obtint sa première nomination dans une ambassade, à Bruxelles, où il retrouve André François-Poncet, qui d’ailleurs l’avait incité à entrer dans la carrière. La capitale belge restait encore une place diplomatique importante. Il y retrouva De Lattre, qui était adjoint de Montgomery dans le traité d’alliance et de défense qui unissait la France, l’Angleterre, la Belgique, les Pays-Bas et le Luxembourg contre le danger d’une renaissance de la menace allemande. Il fut l’auditeur attentif du maréchal qui lui exposa les griefs qui l’opposaient sans cesse au général anglais. Bernard Destremau fut également présent, en 1950, à la signature du protocole de l’O.T.A.N. Il se chargea par la suite des problèmes concrets que posait l’installation des troupes américaines sur le sol français, tant en termes de logement que de nourriture.

En 1954, il fut rappelé à Paris pour devenir chef de cabinet de Roland de Moustier, Secrétaire d’Etat aux Affaires étrangères du gouvernement Mendès-France. L’heure était au règlement de la guerre d’Indochine et à l’enterrement de la Communauté européenne de Défense. L’un et l’autre sont réalisés rapidement, mais le gouvernement ne résiste pas à l’impopularité de son chef et tombe rapidement. Peut-être par goût des personnages mal-aimés, Bernard Destremau affirma toujours sa sympathie à ce Président du Conseil qui, pour lui, était l’homme de la situation. Quittant le cabinet, Bernard Destremau, qui vient d’épouser celle qui l’accompagnerait toute sa vie et lui donnerait trois enfants, est nommé premier Secrétaire auprès de l’ambassadeur de France en Egypte.

En 1955, Bernard Destremau arrive au Caire dans un contexte déjà passablement tendu. Les Anglais ont évacué leurs troupes du canal de Suez depuis un an. Les Français soupçonnent à plus ou moins bon escient la main de Nasser derrière les événements d’Algérie. L’ambassadeur de France, Armand du Chayla, qui a succédé à ce poste à Maurice Couve de Murville, tente une politique d’équilibre entre le gouvernement égyptien et le gouvernement français, répétant à qui veut l’entendre que « la route d’Alger ne passe pas par Le Caire ». Il connaissait bien l’Orient pour avoir été ambassadeur à Beyrouth. Il connaissait, en particulier, ce mot prudent d’un homme politique libanais : « En Orient, on ne sort de l’équivoque qu’à son détriment ».

Mais quels étaient ses moyens d’action ? Ils étaient bien minces, car, au fur et à mesure que la crise allait se développer, il allait apparaître clairement que le gouvernement français s’inspirait de bien d’autres conseils que de ceux du corps diplomatique en place dans le pays. Ainsi, les contrats de vente d’armes passés, grâce à l’action de l’ambassadeur, furent dénoncés unilatéralement peu de temps après, en rétorsion après les émeutes de Meknès et du Constantinois. Alors qu’Armand du Chayla tentait de maintenir l’influence française en Egypte - en étant particulièrement intransigeant sur les questions linguistiques - Paris jouait ouvertement la carte d’Israël. Il tenta cependant, aidé de Bernard Destremau, d’user de son influence pour que la France accepte de participer au financement du grand barrage d’Assouan. De passage à Paris, Bernard Destremau vit son ami Bourgès-Maunoury, ministre de la Défense, puis son ancien professeur Baumgartner, alors gouverneur de la Banque de France. Ces actions en faveur d’un engagement français furent vaines, car la réponse vint de Washington par la voie de Foster Dulles qui rejetait la demande de crédits égyptienne. On connaît la suite : la nationalisation du Canal et la réaction militaire de la coalition franco-britannico-israélienne. Jamais, sans doute, les avis et conseils des diplomates ne furent plus mal entendus qu’en cette occasion : les services de renseignements décrivaient en Nasser un tyran peu soutenu par son peuple... La victoire serait facile... On connaît bien cette antienne. La guerre est imminente. Le 29 octobre, Israël s’empare de la bande de Gaza et attaque le Sinaï. Les troupes françaises et anglaises suivront quelques jours plus tard à Port-Saïd. Bernard Destremau n’est déjà plus en Egypte ; il l’a quitté le 24 octobre pour rejoindre, à Paris, sa femme qui vient d’accoucher de son deuxième enfant.

Il conçut une certaine amertume de cette expérience égyptienne. Il la résume ainsi : « Au cours des dix-huit mois que je passai à l’ambassade, comme simple premier secrétaire, mais ayant travaillé en étroite intelligence avec l’ambassadeur, je vis tenter deux politiques. Ce fut d’abord, inspirée par la sagesse, une politique de compromis dont le chef de notre mission en Egypte fut chargé. Elle aboutit à certains résultats qui interdisent, à mon sens, une condamnation : suppression de l’entraînement des commandos nord-africains, modération indiscutable de la radio La Voix des Arabes, conclusion de différents contrats commerciaux et d’armement, positions culturelles de la France renforcées. Elle dura six mois. Ce fut ensuite, inspirée par le ressentiment, une politique de panache, que certains membres du gouvernement, ignorant les avis de notre représentant officiel au Caire, voulurent faire triompher. Elle dura douze mois, traversée d’hésitations, de contretemps, d’incompréhensions et de maladresses. Elle porta les fruits que l’on sait ».

Ces fruits amers de l’humiliation et de l’isolement, Bernard Destremau put les déguster à New York, au cours de six longs mois de session de l’O.N.U., pendant lesquels il appartint à la délégation française menée par Cornut-Gentille.

Après un bref retour à Paris, où son avancement lui paraissait bloqué, il partit en 1959 pour prendre une affectation à l’ambassade française en Afrique du Sud. Il y découvrit l’apartheid dans ses aspects les plus mesquins, en particulier le sort fait aux métis. Pendant trois ans, il s’efforça de comprendre le système qui s’était mis en place, sans pour autant l’admettre, sans pour autant non plus se draper dans les oripeaux de la vertu outragée, qui se portaient si fréquemment loin de Pretoria. On retrouve là son souci d’un jugement juste et fin, dicté par la réalité et non par l’image que l’on s’en est faite. De retour en France, il fait un passage rapide auprès du secrétaire général du ministère des Affaires étrangères, Etienne de Carbonnel, juste le temps de s’apercevoir que le pouvoir a déserté ce poste, la politique étrangère se faisant désormais à l’Elysée. Au début de l’été 1964, il était nommé à Bruxelles. Le poste avait perdu de son importance en quinze ans sur le plan bilatéral, mais il était un bon poste d’observation et de réflexion au sujet de l’Europe en construction, qui traversait alors une crise profonde. Il regarda avec regret les querelles de jadis continuer à diviser en profondeur les Européens. Il vit le développement de l’administration européenne et la complexification des règles. Il assista au retrait de la force du commandement intégré de l’O.T.A.N.

* *
*

En 1966, Bernard Destremau était depuis 20 ans dans la carrière. Il avait connu des déconvenues, non pas tant dans le déroulement de sa carrière que dans l’intérêt lui-même de cette carrière. Le temps des ambassadeurs était révolu depuis longtemps. Leur monde appartenait au XIXe siècle. Ils n’étaient plus que des agents d’exécution. Alors revenait la question que Bernard Destremau se posait pendant la guerre : « Que puis-je faire pour être utile ? ».

Attiré par la personnalité brillante de Valéry Giscard d’Estaing, par la tentative de création d’une force politique qui se placerait entre les « inconditionnels » du Général et les « inconditionnels » de la Gauche, il avait proposé au jeune ministre des Finances de lui apporter son aide. La réponse vint le lundi 5 décembre. Michel Poniatowski lui téléphona pour lui proposer de se présenter à la députation. « Pompidou en est d’accord », ajouta-t-il. L’attrait d’une nouvelle carrière et le fait d’avoir compris que la politique étrangère était durablement passée des mains des professionnels à ceux des politiques emporta sa décision. Il se présenterait à Versailles. Et, après une courte campagne - elle dura deux mois - et la venue dans la circonscription de Valéry Giscard d’Estaing et de Maurice Couve de Murville, il fut facilement élu. Il fut réélu ensuite régulièrement et siégea au Palais-Bourbon jusqu’en 1978.

Appartenant au groupe des Républicains Indépendants, siégeant à la Commission des Affaires étrangères, dont il fut le vice-président, ou à la commission de la Défense, Bernard Destremau faisait partie des chevau-légers qui, avec Poniatowski, Dominati, d’Ornano et Duval, entouraient Valéry Giscard d’Estaing. Le contexte politique était délicat ; la majorité gaulliste n’était que d’un siège et un conflit à peine larvé opposait le Général et le député du Puy-de-Dôme. Bernard Destremau remporta un succès, en juillet 1968, en faisant adopter un amendement relatif à la restitution de certaines de leurs décorations aux amnistiés d’Algérie, par 269 contre 156, ralliant à son texte un tiers des députés gaullistes. En 1969, lors du référendum qui devait entraîner le départ du Général De Gaulle, il vota blanc, ne pouvant trahir son groupe ni aller contre celui qui, depuis trente ans, symbolisait la France. En 1969, Bernard Destremau pensait que Valéry Giscard d’Estaing aurait dû se présenter. Il l’en informa, mais son avis ne fut pas suivi.

L’expérience politique de l’ancien ambassadeur lui apporta bonheurs et déconvenues. Le bonheur, tout d’abord, du contact humain avec les électeurs. Il fut présent dans sa circonscription, qui comprenait une partie de la ville de Versailles, ainsi que Saint-Cyr et d’autres villes limitrophes. Ce contact régulier avec les réalités de la vie quotidienne avait le goût de la nouveauté et le fait de se savoir immédiatement utile ne pouvait que le satisfaire. Autre agrément de la charge, les missions parlementaires d’information dans les pays étrangers - notamment en Inde, en Tunisie ou, en 1974, un grand tour de l’Asie du Sud-Est - lui offraient à la fois matière à réflexion et une bulle d’oxygène qui lui était nécessaire. Mais, Bernard Destremau ne put jamais se faire au calcul politicien, lui dont l’idéal résidait dans la noblesse de l’acte désintéressé. Sa confiance dans la valeur morale des hommes fut bien souvent déçue. Autre désappointement : de même que le pouvoir d’agir et d’influencer semblait avoir quitté les ambassades, de même en allait-il au Palais-Bourbon. Le pouvoir politique avait supplanté le pouvoir législatif. Certes, sans illusion, Bernard Destremau intervint souvent à la tribune sur les affaires internationales et de défense, notamment à l’occasion du vote des budgets. Il n’en attendait rien. Il s’investit néanmoins dans les affaires européennes, militant pour la création d’un système de défense commun. Il appartenait depuis 1968 à la délégation française auprès du Conseil de l’Europe et de l’Union de l’Europe Occidentale.

Il s’intéressa à nouveau au sport, en particulier à son financement qui demeurait trop faible. Dès 1969, il proposa de pallier les insuffisances budgétaires par d’autres ressources. Il imaginait la possibilité de faire parier les Français sur les résultats sportifs - en particulier ceux du football, le sport le plus populaire - pour dégager des sommes qui pourraient servir à la promotion de tous les sports. L’accueil fut mitigé dans un premier temps. Mais, infatigable, Bernard Destremau n’enterra pas son projet. En 1977, il toucha presque au but. Les commissions concernées avaient donné leur accord. Une majorité semblait possible pour accueillir le texte. La télévision parla du projet. Le Président de la République, qui s’était déclaré neutre sur le sujet alors qu’il était ministre des Finances, trancha. Cette fois, il était contre. La mesure attendit encore sept ans avant d’être adoptée, à l’initiative d’un gouvernement socialiste. Qui se souvient aujourd’hui que Bernard Destremau est le grand-père du Loto sportif !

La victoire de Valéry Giscard d’Estaing aux élections présidentielles apporta à Bernard Destremau une nouvelle expérience : siéger au gouvernement. Le 8 juin 1974, il reçut un appel de Michel Poniatowski qui lui demandait s’il acceptait le poste de Secrétaire d’État auprès de Jean Sauvagnargues, ministre des Affaires étrangères. Une telle proposition ne pouvait se refuser. Aussi fut-elle aussitôt acceptée. Un article paru dans L’Aurore, lui fit particulièrement plaisir. On pouvait y lire, sous la plume de Roland Faure, les phrases suivantes : « Il aura dû attendre sa cinquante-septième année pour que l’on ne dise plus Bernard Destremau, le tennisman, mais Bernard Destremau, le ministre. Il fallait en effet sa nomination de secrétaire d’État aux Affaires étrangères pour que sa réussite dans la vie politique prenne enfin le pas sur une carrière sportive hors série ». Secrètement, le diplômé d’H.E.C. et de Sciences Po, le conseiller d’ambassade de 1ère classe, le député avaient toujours souffert d’être rétréci à une seule de ses facettes. L’article le vengeait de l’ironie qu’il avait dû parfois affronter de la part de l’administration du Quai.

Aussitôt sa nomination effective, la question qui toujours a sous-tendu sa vie s’impose à nouveau : « Que faire pour être utile ? ». Il s’en ouvre à son ministre et lui propose un programme d’action, bien vite accepté. « Monsieur le ministre, comme les grandes questions, les relations avec Washington, Moscou, Bonn seront traitées directement par le Président et par vous-même, laissez-moi les secteurs dont vous n’aurez pas le temps de vous occuper : les pays communistes sauf l’U.R.S.S., l’Asie du Sud-Est, le Pacifique, l’Amérique latine, l’Afrique anglophone. Permettez-moi également de vous accompagner à Bruxelles pour les affaires européennes, puisque j’aurai parfois à vous remplacer ». Pour Bernard Destremau, la France avait trop souvent négligé une quantité de pays pour lesquels elle représentait encore des valeurs appréciées. Leurs dirigeants ressentaient ce manque d’attention. Il fallait, en leur accordant la considération qu’ils méritaient, en les visitant et en les invitant, leur prouver que la France était toujours celle qu’ils avaient aimée : aussi respectueuse des faibles que des puissants. De plus, si la visite officielle d’un membre du gouvernement de la France peut encore représenter quelque chose à Kuala-Lumpur, à Canberra ou à Lima, seule la visite du chef de l’État est digne d’émouvoir Moscou ou Washington. Sur cette ligne de conduite, Bernard Destremau visita 39 pays en à peine plus de deux ans.

La démission du gouvernement en 1976 - décidée en secret par le seul Premier ministre - prit de court les ministres. Bernard Destremau espéra un instant un nouveau portefeuille. Celui de la Défense ? Cela aurait bouclé la boucle en le ramenant à son milieu d’origine. Mais il ne fit pas partie de la nouvelle équipe. On le réservait pour une partielle dans les Yvelines. Dans un contexte extrêmement défavorable, il est élu de justesse, avec 457 voix d’avance. Déjà en 1971, il avait échoué à prendre la mairie de Versailles. Les élections législatives de 1978 auront raison de lui. On lui demande de se retirer au profit de Christiane Scrivener - il faut des femmes ! - en échange d’une ambassade. Il accepte. Christiane Scrivener déclare finalement forfait. Louis de Guiringaud également. On rappelle Bernard Destremau, qui, fidèle, tente sa chance. Dans de telles conditions, la victoire était impossible.

Ayant quitté le Palais-Bourbon, Bernard Destremau dut attendre huit mois pour être nommé ambassadeur de France en Argentine. Il fut élevé au grade de ministre plénipotentiaire une fois en poste. Pour la troisième fois, après l’Égypte de Nasser et l’Afrique du Sud de l’apartheid, il était nommé dans un pays dont le régime était abhorré par une majorité de ses concitoyens. Une nouvelle fois, il fit effort pour comprendre la situation, pour ne pas rompre les liens avec le gouvernement en place, mais, en même temps, pour ne pas y perdre son âme. Il fit preuve d’un courage certain dans ce poste, en ne taisant jamais le problème des disparus ou des ressortissants emprisonnés. À la veille de la guerre des Malouines, le 28 décembre 1981, il quittait un pays dont le régime allait bientôt sombrer dans le gouffre.

* *
*

Revenu à Paris, que lui restait-il à faire ? Sa carrière s’achevait. Ses amis politiques avaient quitté le pouvoir. L’âge avançait.

Se consacrer à lui-même, à sa famille, à ses amis ? Voilà une chose que, malgré toutes ses activités, il n’avait jamais négligée, tant elle lui était indispensable.

Mais pouvait-il encore être utile ? Certes oui. Le devoir des aînés est d’édifier les plus jeunes en leur transmettant leur expérience et leur savoir. Bernard Destremau, au soir de sa vie, se consacra à l’écriture. Si on excepte un roman - À chacun sa guerre, paru en 1984 - où il replonge le lecteur, sans jugement a priori, dans la grisaille indiscernable des années 40, il se consacra à l’histoire du siècle. Il produisit deux livres relatant l’un sa vie - Le Cinquième Set. Du tennis à la diplomatie, paru en 1986 - l’autre son expérience de la carrière diplomatique et les réflexions qu’elle lui a inspirées - Quai d’Orsay, derrière la façade, paru en 1994. Les deux livres, écrits d’une plume alerte, fourmillent d’anecdotes. Deux livres viennent compléter cette œuvre : deux biographies de militaires héroïques qu’il eut l’occasion de rencontrer voire de fréquenter : le général Weygand [3] - livre paru en 1989 - et le maréchal Jean de Lattre de Tassigny - œuvre monumentale, parue en 1999, dont les renseignements de première main proviennent directement des archives mises à sa disposition par la maréchale.

Ce sont ces ouvrages, sa brillante carrière de diplomate - n’est-il pas de tradition que des ambassadeurs siègent dans notre assemblée ? - ainsi que l’amitié fidèle de M. Édouard Bonnefous, Chancelier honoraire de l’Institut, qui valurent à Bernard Destremau cette expérience ultime : être membre de l’Académie des Sciences morales et politiques. Il y fut élu le 28 novembre 1995.

Et là encore, l’agrément de la Compagnie ne lui suffisait pas. Il voulut être utile en créant une Fondation qui, chaque année, délivre un prix qui porte son nom à une jeune femme ou un jeune homme qui aura su à la fois, malgré les difficultés que cela implique, mener une carrière sportive de haut niveau et réussir de brillantes études. Ce prix sera distribué cette année pour la cinquième fois.

Il souhaitait, ce faisant, que ces lauréats pussent être les modèles d’une vertu et d’une éthique du sport - et au-delà de la vie tout entière - qu’il jugeait menacées.

Tout comme je souhaite aujourd’hui avoir fait œuvre utile en donnant comme exemple d’une vie digne celle de notre regretté confrère Bernard Destremau.

A propos de Christian Poncelet

Christian Poncelet
Christian Poncelet
Président du Sénat

Christian Poncelet a été plusieurs fois ministre du gouvernement de Pierre Messmer, actuel chancelier honoraire de l’Institut de France et dans le gouvernement de Raymond Barre, membre de l’Académie des sciences morales et politiques, dans le gouvernement de Jacques Chirac.

Durant plusieurs années, il fut président de la Commission des Finances où il a fait connaissance de celui qui devint son ami, Jean Cluzel, à l’époque rapporteur du budget de la télévision et qui est actuellement le Président de Canal Académie.

Le président du Sénat, deuxième personnage de l’Etat, évoque, dans les studios de Canal Académie, les innovations qu’il a voulu apporter à cette institution, tout en rappelant les avantages des deux chambres (le bicamérisme) en démocratie. Il a proposé à tous les sénateurs nouvellement élus de suivre des stages en entreprise ; il a développé les grandes expositions du Palais du Luxembourg (plus de 3 millions de visiteurs en quelques années). Il a tenu à rapprocher le plus possible les sénateurs de leur électeurs et de la vie des citoyens. Il explique également comment par des forums, colloques ou assises, les sénateurs font avancer le dialogue social tout en assurant la base de leur mission : la discussion de la loi. Les amendements du Sénat sont très fréquemment adoptés malgré des sensibilités politiques diverses.

Liens Internet
- Le CV de Christian Poncelet
- La mission du Président du Sénat

Lire sa fiche sur le site de l’Académie : www.asmp.fr

[1] Cliquez ici pour lire l’allocution d’ouverture de la séance prononcée par Jean Tulard

[2] De Lattre, Ed. Flammarion, 1999
Quatrième de couverture
11 janvier 1952. La France est sous le choc : un héros de légende vient de disparaître. L’épopée de la libération, la guerre d’Indochine, le sens humain du maréchal Jean de Lattre de Tassigny sont encore dans les souvenirs. Mais derrière la légende, qui fut vraiment le commandant en chef de l’armée française ?
D’un contact parfois difficile mais chaleureux, ce descendant d’une famille traditionnelle de Vendée a toujours été sur le terrain. Né en 1889, élevé au collège Saint-Joseph de Poitiers (devenu lycée des Feuillants), il se forge un caractère autoritaire mais ouvert. Entré à Saint Cyr en 1908, dans la promotion précédant celle de De Gaulle, il sera cité huit fois et blessé à quatre reprises au cours de la guerre 1914/1918. Après une mission au Maroc, dans l’ombre de Lyautey, il est remarqué par Weygand et s’impose comme l’un des militaires français d’avenir. En 1940, il rejette l’ennemi sur l’Aisne, faisant quatre cents prisonniers.

L’armistice rompue le 11 novembre 1942 par l’invasion de la zone libre, il prend le maquis. Incarcéré à la prison de Riom, il s’évade et rejoint l’Afrique du Nord où de Gaulle lui confie le commandement de l’armée de Libération. L’un des chefs de la reconquête du territoire, de l’offensive victorieuse en Allemagne, il sera désigné pour signer à Berlin la capitulation du IIIe Reich. Cinq ans plus tard, il acceptera le poste de Haut Commissaire en Indochine et redonnera confiance à ceux qui y combattent.

Bernard Destremau adopte une démarche d’historien scrupuleux pour écrire cette grande biographie. Riche d’archives personnelles du héros de la Seconde guerre mondiale, mais aussi de nombreux documents glanés aux archives nationales ainsi que dans des archives étrangères, (américaines, anglaises et allemandes), il suit pas à pas le parcours de ce grand militaire et trace le portrait précis d’un soldat anticonformiste.

[3] Weygand, Ed. Perrin, 2001
Né de parents inconnus en 1867, Weygand aurait été le fils de Léopold II de Belgique ou de Charlotte, ex-impératrice du Mexique. Après un passage à Saint-Cyr, il devient chef d’état-major de Foch, auprès de qui il restera jusqu’en 1923. Major général des armées pendant la bataille de France, il est chargé de lire aux Allemands les conditions de l’armistice de 1918.Haut-commissaire en Syrie (1923), chef d’état-major de l’armée (1930) il reçut en 1940, en pleine débâcle le commandement de tous les théâtres d’opérations, et recommanda l’armistice. Jusqu’en 1944, il déploie une intense activité qui permet les victoires de Juin et de Lattre. Mais son opposition trop voyante aux Allemands lui vaut d’être arrêté par ceux-ci et déporté. Libéré par les Américains en 1945, il est considéré comme un traître par le gouvernement provisoire pour complot contre la sûreté de l’Etat, mais, l’accusation ne tenant pas, il bénéficie d’un non-lieu en 1946. A sa mort en 1965, le gouverneur des Invalides refusera qu’une messe soit dite en l’église Saint-Louis. Weygand a écrit des Mémoires, une Histoire de l’armée française et une biographie de Foch. Il fut élu à l’Académie française en 1931.






© Canal Académie - Tous droits rééservés

Notez cette émission :

Commentaires