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L’Ancien Régime vu par les manuels d’histoire de la IIIe République (1871-1914)

par Jacques Dupâquier, de l’Académie des sciences morales et politiques
Communication de Jacques Dupâquier prononcée en séance publique devant l’Académie des sciences morales et politiques le lundi 21 novembre 2005.


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Référence : es093
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Date de mise en ligne : 1er janvier 2005

Jacques Dupâquier donne une communication sur la manière dont les manuels d’histoire, destinés à l’école primaire de la IIIème République, présentent l’Ancien régime. Il évoque les ouvrages de Paul Bert et ceux de Gustave Hervé, mais bien d’autres puisqu’il a consulté environ 80 ouvrages scolaires de l’époque.

Il rappelle les "guerres des manuels", la première dans les années 1880, et la seconde après la loi de séparation alors que les esprits étaient encore très échauffés, dans les années 1908.

Voici le texte intégral de sa communication :

Ce n’est pas tout à fait par hasard que ce sujet rejoint le programme des travaux de notre Compagnie, à l’occasion du Centenaire de la loi de 1905.

Il n’a rien d’anecdotique, comme aurait pu l’être une étude sur les manuels du XVIIIème siècle. Il va me donner l’occasion de raconter des batailles qui ont largement débordé du cadre scolaire pour enflammer à plusieurs reprises les tribunes de la Chambre et du Sénat, d’abord en 1882-1883, puis de 1907 à 1914, la Loi de Séparation n’ayant pas calmé le jeu, bien au contraire.

Batailles acharnées dont la véhémence ne doit pas nous surprendre, dans le contexte de l’époque, et où se sont engagés les plus marquants des ministres de l’Instruction publique : Jules Ferry, Paul Bert, Aristide Briand, Gaston Doumergue.

J’ai été tenté d’étendre mes analyses à l’ensemble des manuels scolaires, mais ceux du second degré, plus longs, plus savants, plus nuancés, mieux inspirés, ne renvoient que l’écho assourdi des combats idéologiques, alors que ceux du cours élémentaire et du cours moyen, illustrés souvent de gravures caricaturales, montrent à nu la conception de l’histoire qui anime leurs auteurs. On peut leur appliquer le jugement que portait Tocqueville sur les auteurs de second plan : « Composant avec peu d’art, ils trahissent encore mieux peut-être les vrais instincts du temps ».

Quant aux manuels en usage dans l’enseignement confessionnel, et plus particulièrement chez les Frères des Ecoles chrétiennes, ils présentent des dérives opposées, mais n’apparaissent dans les grands débats que pour fournir à la polémique des contre-exemples, dont nous reparlerons plus loin.

Ernest Lavisse
Ernest Lavisse
de l’Académie française

Deux point forts dans cette bataille des manuels : la publication en 1882 de l’Instruction civique de Paul Bert ; et le gros pavé que lança dans la mare l’anarchiste Gustave Hervé en 1903, faisant éclater le consensus patriotique imposé par Jules Michelet et son épigone Ernest Lavisse.

Rappelons le contexte idéologique : l’hostilité viscérale des fondateurs de la IIIème République, non seulement au cléricalisme, mais, comme le disait Gambetta, « à l’esprit vaticanesque, monastique, congréganiste, syllabique ».

Plantons quelques repères chronologiques :

- février 1880 : réforme du Conseil Supérieur de l’Instruction publique.
- mars 1880 : bataille de l’article 7, qui se termine par l’expulsion des congrégations enseignantes non autorisées.
- juin 1881 : gratuité de l’enseignement primaire.
- mars 1882 : obligation scolaire et laïcité des programmes, avec exclusion des devoirs envers Dieu. Tout ceci dans un temps très court, qui se termine par la première bataille des manuels.

Jusqu’à cette date, les manuels en usage à l’école primaire étaient brefs, ternes et honnêtes. Ils s’efforçaient de comprimer l’histoire dans un cadre chronologique aussi précis que possible. Guerres et dynasties s’y succédaient d’année en année. Le contexte économique et social y était presque totalement ignoré. Ecrivains, philosophes et artistes n’apparaissaient qu’épisodiquement. Ils tenaient bien moins de place que les rois et les généraux. Cependant, après l’introduction de l’histoire comme matière obligatoire à l’école primaire (1867), les auteurs s’étaient efforcés d’adapter à un tout jeune public les recettes qui avaient fait leurs preuves dans les collèges et les lycées.

Avec le manuel que publie en 1876 Ernest Lavisse, fils spirituel de Victor Duruy et ancien précepteur du prince impérial, l’horizon s’élargit : à la faveur de récits très vivants, les paysans de l’Ancien Régime font une entrée discrète dans l’Histoire. L’hiver de 1709, par exemple, est décrit concrètement, sans jugement de valeur sur Louis XIV. Même lorsqu’il aborde des sujets plus politiques, tels que les droits féodaux, Lavisse ne se départit pas d’une certaine objectivité : les scrupules de l’historien l’emportent sur la flamme républicaine ; il cherche à expliquer, non à stigmatiser : « Au Moyen Age, le seigneur était le défenseur et le juge du paysan, dont la cabane était bâtie au pied de son château : il était juste que, dans ce temps là, le paysan payât les services qu’il recevait de son seigneur. Il les payait en argent ou en travail : ce travail s’appelait la corvée. Mais, du temps de Louis XV, les seigneurs ne défendaient plus le paysan ; ils ne lui rendaient plus la justice ; ils ne résidaient même pas sur leurs terres. Les paysans supportaient donc impatiemment les droits féodaux ».

Quatre ans plus tard s’ouvrait la grande querelle scolaire. Les scrupules et les honnêtetés de l’historien allaient être balayés par l’idéologie progressiste, grâce à l’introduction de l’instruction civique dans les programmes, en vertu de la loi du 28 mars 1882.

Jules Steeg (1836-1898)
Jules Steeg (1836-1898)
Pasteur puis homme politique très impliqué dans les débats sur l’instruction publique.
(Collection privée)

Avant même qu’elle ne fût votée, deux ouvrages parurent dont, chez Nathan, le Livre de morale du petit citoyen, du protestant Jules Steeg, et l’Instruction civique à l’école du farouche républicain Paul Bert, qui avait été, trois mois durant, ministre de l’Instruction publique dans le « grand ministère » Gambetta.

Le manuel de Steeg dresse un tableau saisissant de la France à la veille de la Révolution : « Depuis des siècles, la France gémissait sous le joug des rois et des seigneurs. Ils étaient les maîtres, et le peuple n’avait aucun droit ; il travaillait pour eux, il payait toutes leurs dépenses, il était foulé aux pieds, et souvent il mourait de faim. On disait de lui qu’il était taillable et corvéable à merci, c’est-à-dire que ses maîtres pouvaient lui imposer, à leur volonté, toutes les corvées et toutes les contributions imaginables, qu’on appelait la taille, le cens, la gabelle, la dîme, etc. Quand il ne voulait pas travailler pour les seigneurs, on le battait, on le jetait en prison. Quand il ne pouvait plus payer les lourds impôts qui l’écrasaient, on vendait la maison, les outils, et on jetait les pauvres gens dehors, dans les bois où ils se nourrissaient d’herbe. Soumis à tous les caprices de ses maîtres, le peuple ne jouissait d’aucune liberté, il ne pouvait ni suivre la religion qui lui convenait, ni diriger les affaires de sa ville ou de son village, ni exercer les métiers qu’il lui convenait ».

Avec Paul Bert (1833-1886), ancien préparateur de Claude Bernard au Collège de France, président perpétuel de la Société de biologie, qui venait d’être élu à l’Académie des sciences, on alla encore plus loin dans la caricature. Bert était un libre penseur militant, inventeur du slogan : « Paix au curé, et guerre au moine ». En 1879, lors de l’affaire des congrégations, présidant un banquet du conseil général de l’Yonne, il avait porté un toast à la destruction des deux phylloxéras : « le phylloxéra qui se cache sous la vigne, et le phylloxera que l’on cache avec des feuilles de vigne. Pour le premier, nous avons le sulfure de carbone ; pour le second, l’article 7 de la loi Ferry. S’il ne répond pas à notre attente, nous n’hésiterons pas à chercher un autre insecticide plus puissant pour sauver la France ! ».

Estimant que les historiens étaient bien timides dans la dénonciation de l’Ancien Régime, Paul Bert s’empare du sujet et lui consacre huit leçons de son manuel.

- La première porte sur les bienfaits de la Révolution : « Nous lui devons le culte de la patrie, nous lui devons l’unité nationale, nous lui devons la justice, nous lui devons les droits et les devoirs des citoyens, nous lui devons la souveraineté du peuple, nous lui devons l’administration régulière et ’honnête, nous lui devons le vote de l’impôt par les citoyens, nous lui devons la liberté, l’égalité, la fraternité ».

- La seconde traite des « serfs attachés à la glèbe ». L’auteur y développe l’exemple d’un village imaginaire qui aurait eu pour seigneurs l’abbé de Saint-Gildas et le baron de Saint-Yrieix : « Là haut était le couvent, habité par six moines qui passaient leur vie à prier, à se promener, à surveiller les travaux de leurs serfs, à recevoir les produits et redevances. Monsieur l’abbé, lui, ne venait pas souvent ; il était à Versailles à s’amuser avec son frère le baron. Les moines avaient bien plus qu’il ne leur en fallait pour vivre ; aussi étaient-ils aussi gros et gras que leurs paysans étaient décharnés... ».

- Viennent ensuite trois leçons horrifiques sur les droits féodaux : « le cens, une rente qui équivalait quelquefois au quart de la valeur du revenu... le droit des ventes, c’est-à-dire le sixième au moins du prix de vente ; de même le rachat, quand on recevait une terre en héritage ». Tout y passe : droit de colombier, droit de justice, droit de chasse, corvée, dîme, champart du cinquième sur les fruits pour Monsieur le baron, et le carpot du quart de la vendange. Et le droit de pulvérage. Et le droit de blairage. Payer, toujours payer. « Pour creuser un puits, il fallait payer encore. Et quand tout cela était payé, et qu’on se voyait pour l’hiver un peu de blé en grange, et quelquefois un peu d’écus au fond d’un vieux bas, croyez-vous que tout fût fini ? Point. Monsieur le baron mariait sa fille, il fallait payer ; il naissait un enfant au château, il fallait payer, et ainsi de suite. C’est ce qu’on appelait les tailles seigneuriales ».

Outre les erreurs et les confusions, on voit quel est le procédé de Paul Bert : une généralisation cumulative de cas particuliers. Il ne s’étonne pas qu’après avoir tant payé, le paysan français ait eu encore quelques écus au fond d’un vieux bas, ni même, tout simplement, un vieux bas.

D’autant que le malheureux n’est pas au bout de ses peines : il lui reste à faire face aux impôts royaux et surtout aux famines, « qui s’expliquent surtout par l’infamie du roi de France, Louis XV le bien aimé, qui avait organisé le pacte de famine et qui fit mourir de faim des milliers de français pour gagner quelque argent sur les blés ».

Inutile de multiplier les citations. L’image que donne Paul Bert de l’Ancien Régime se concrétise par l’opposition de deux images de son manuel, l’une représentant « les paysans d’avant la Révolution », l’autre « les paysans d’aujourd’hui ». Voici le commentaire qu’en donne alors la Revue des Deux Mondes : « Par un artifice digne du Père Patouillet, l’un nous est représenté en hiver et enseveli sous la neige ; l’autre s’épanouit en plein printemps ; tout est vert, tout est fleuri, et sûrement le rossignol chante. Faut-il en conclure que l’hiver est un de ces abus que la Révolution a supprimé ? Mieux vaudrait nous ramener à l’alphabet des sans-culottes ! ».

Comme il fallait s’y attendre, le catéchisme républicain de Paul Bert suscita de violentes réactions. Dès le 15 décembre 1882, la congrégation de l’Index le condamna, en même temps que trois autres manuels d’instruction civique et morale, pour des motifs purement religieux. A Beaumont-les-Autels (Eure-et-Loir), le curé fit brûler publiquement ceux qui se trouvaient entre les mains des élèves fréquentant le catéchisme. Sur plainte de l’instituteur, l’inspecteur d’académie de Chartres exclut de l’école dix élèves qui n’avaient plus le manuel de Paul Bert, exigeant des parents une soumission totale.

Jules Ferry
Jules Ferry

Le 10 juillet, à la tribune du Sénat, Louis Buffet interpelle Jules Ferry : « Est-ce ainsi qu’est respectée la neutralité promise ? » Impassible, Ferry disculpe l’instituteur, le loue, charge le curé et le comité catholique d’Eure-et-Loir : « Nous ne souffrirons pas que, par le moyen du refus de sacrement, le curé s’arroge le droit de censure sur les livres de nos écoles ». Pourtant, il juge inopportun l’arrêté de l’inspecteur d’académie et finit par concéder que le manuel de Paul Bert comporte des « atteintes manifestes au principe de la liberté religieuse ».

Là dessus, Louis Buffet révèle au Sénat que l’instituteur de Beaumont-les-Autels s’était déjà signalé dans quatre communes, et que, dans l’une d’elles, il avait, en pleine classe, décroché le crucifix avec un balai, l’avait jeté sur son bureau et mis les débris sur le tas de bois à brûler. Pour clore l’affaire, Jules Ferry, dans sa Lettre aux Instituteurs (27 novembre 1883) admet de désacraliser les manuels, qui ne doivent pas être « une sorte de catéchisme nouveau » : « Ne mettez pas votre amour-propre à adopter tel ou tel livre ».

En revanche, sur la vision manichéenne de l’Histoire, opposant l’Ancien Régime à la France contemporaine issue de la Révolution, Jules Ferry reste intransigeant : « Messieurs, dit-il au duc de Broglie, nous avons promis la neutralité religieuse, nous n’avons pas promis la neutralité philosophique, non plus que la neutralité politique ».

Dès lors, encouragés par l’engagement du ministre, la plupart des auteurs de manuels s’engouffrent dans la brèche : ils mettent l’Histoire au service de l’instruction civique, et celle-ci est conçue comme l’exaltation de l’œuvre de la Révolution : jadis tout était noir, aujourd’hui tout est rose. Autrement dit, en 1789, on serait passé de la nuit au jour, de l’ombre à la lumière.

Neuf thèmes sont systématiquement orchestrés :

  1. l’histoire du peuple français est celle de son affranchissement ;
  2. Jacques Bonhomme était écrasé d’impôts, certains auteurs allant jusqu’à préciser qu’on lui extorquait 81 % du fruit de son travail ;
  3. « il y avait encore en 1789 beaucoup de serfs, sortes d’esclaves que les seigneurs possédaient corps et biens » ;
  4. Jacques Bonhomme était écrasé simultanément par tous les droits féodaux et seigneuriaux répertoriés par les cahiers de doléances ;
  5. au clergé « le paysan payait la dîme, ou le dixième de son revenu ; mais souvent ce dixième se trouvait porté au quart ou au tiers du revenu net » ;
  6. « quand le fisc du roi et le fisc du seigneur avaient passé sur les vilains, il ne leur restait pas toujours un morceau de pain » ;
  7. « sans autre gîte qu’une chaumière de bois et de boue, sans aucun vêtement que des guenilles de toile, sans autre nourriture qu’un peu de pain noir ou de châtaignes, ils (les paysans) travaillaient toute l’année pour le roi, pour leur seigneur, pour le clergé, pour tous ces favorisés dont les privilèges n’étaient que l’exploitation de leur misère » ;
  8. « on ne laissait même plus aux paysans de quoi ensemencer les terres, et cet odieux système faisait de notre fertile France un pays pauvre » ;
  9. enfin, « on laissait, avec intention, le peuple dans la plus profonde ignorance ».

Les ficelles auxquelles étaient suspendues ces images caricaturales crèvent les yeux : les auteurs généralisent abusivement des cas particuliers, et sélectionnent des exemples. Quant aux citations, elles sont soigneusement triées, parfois détournées, jamais critiquées. Elles vont parfois jusqu’à à la falsification pure et simple. On connaît le grand morceau de rhétorique de La Bruyère sur « les animaux farouches ». Le manuel de Gauthier et Deschamps n’hésite pas à l’améliorer, sans supprimer pour autant les guillemets. L’un écrit : « Ils se retirent la nuit dans des tanières, où ils vivent de pain noir, d’eau et de racines ». L’autre traduit : « Ils vivent pendant l’hiver de glands, de racines et de pain noir, qu’ils disputent aux chiens et aux loups », avec image à l’appui.

En effet, les dessins de ces manuels noircissent encore le tableau. La plupart représentent des scènes imaginaires, où le dessinateur peut se permettre toutes les fantaisies. Rares sont ceux qui s’inspirent des tableaux et des gravures de l’époque. En ce cas, ils sont choisis dans les Misères de la guerre de Jacques Callot. A ma connaissance, les frères Le Nain ne sont repris qu’une seule fois, dans les Tableaux d’histoire de la civilisation française de Lavisse et Parmentier, avec un commentaire désespérément plat : « Voyez ces paysans ; ils sont assis sur de mauvais escabeaux, ou même sur des planches portées sur des tonneaux ; la table est couverte d’un linge grossier ; il n’y a guère que le lit qui ait bonne apparence ; encore les courtines en sont-elles toutes déchirées... Leurs vêtements sont grossiers et misérables ; deux d’entre eux n’ont même pas de souliers ».

C’est que le bon Lavisse, qui avait honnêtement présenté l’Ancien Régime en 1876, ne peut résister à l’entraînement général. Dans l’édition de 1887 de son célèbre Petit manuel, il complète le récit de l’hiver de 1709, de manière à en faire un réquisitoire politique : « ... il y eut par endroits des émeutes qui furent réprimées ; mais le peuple accusait Louis XIV d’être l’auteur de ces maux, et il avait raison ».

Pourtant, une revue professionnelle comme le Ralliement des Instituteurs et Institutrices estime, en août 1891, qu’on n’en fait pas encore assez : « Pourquoi appeler Henri IV le Bon Roi ? Ce qui devrait ressortir de notre enseignement populaire de l’histoire, c’est l’oppression presque continuelle de la populace par une aristocratie toute puissante, et l’état d’ignorance et de misère des vilains sous la monarchie ».

Ainsi s’annonce une seconde querelle des manuels. En attendant triomphe encore le Catéchisme républicain. Il s’agit, écrivent deux auteurs à succès, J. Guiot et F. Mane, « de faire des élèves des hommes de progrès, de bons et sincères républicains, d’excellents Français, qui seront convaincus de la grandeur de l’œuvre accomplie par la Révolution française et continuée par la Troisième République. Leur objectif n’est pas de faire comprendre, mais de faire bien penser ». Deux autres auteurs, Gauthier et Deschamps le disent explicitement dans la présentation de leur manuel : « Des idées, des jugements fournis aux élèves dans la leçon aussi bien que dans les exercices d’intelligence et de réflexion qui accompagnent la leçon, font de l’Histoire autre chose qu’un entassement de dates et de noms, oubliés aussitôt qu’appris ; ils en font un livre qui apprend à bien penser et à bien juger ».

Sur la voie royale du Progrès, l’histoire de l’Ancien Régime devient un prélude à la Révolution ; et la Troisième République, couronnement logique de celle-ci, marque la fin d’une longue marche du peuple français vers la Terre promise.

Une histoire axée sur le mythe fondateur de la Révolution Française et la détestation de l’Ancien Régime n’aurait-elle dû aboutir à jeter par-dessus bord, ou, comme le diront les marxistes, « dans les poubelles de l’histoire », le passé monarchique de la France ? La violation symbolique des sépultures royales à Saint Denis le 1er août 1793 n’aurait-elle pu trouver écho dans les manuels primaires de la III ème République triomphante ?

Or, il n’en a rien été. Voyons la table des matières du manuel préparatoire de Lavisse, dans son édition de 1885. Parmi les récits retenus concernant l’Ancien Régime figurent les victoires de Henri IV, Sully, Condé, Saint Vincent de Paul, Colbert, Louvois, la mort de Turenne, La Fontaine, Bossuet, Fénelon, l’Hôtel des Invalides, le Palais de Versailles, les abus, les Etats généraux. De même, pour la seconde année d’Histoire de France (1883), les récits suivants : Querelle de Henri IV et de Sully à propos de l’industrie, Henri IV, son assassinat, Mathurin Régnier, Malherbe, le cardinal de Richelieu, la prise de La Rochelle, les duels, l’exécution de Montmorency, le cardinal Mazarin, l’administration de Mazarin, la misère publique et Saint Vincent de Paul, la Fronde, la jeunesse de Louis XIV, le portrait de Colbert, le canal du Languedoc, Louvois, la conquête de la Franche-Comté, Condé, Turenne, les réfugiés français à Berlin, la bataille de Steinkerque, la succession d’Espagne, Villeroi à Crémone, le Grand Hiver, Louis XIV en 1709, Corneille, Boileau, Racine, Molière, le Régent et Dubois, le cardinal Fleury, Frédéric II roi de Prusse, Fontenoy, Rossbach, la perte du Canada, la banqueroute, l’agriculture, les lettres de cachet, les droits féodaux, les corporations et Turgot.

Ces choix ne s’écartent guère de ceux des manuels des Frères des écoles chrétiennes. Bien entendu, ces derniers exaltent de préférence Louis XIV « Le plus grand roi de l’Histoire de France », Louis XVI, le roi martyr, les héros chrétiens et les saints, mais les dissonances portent moins sur l’ordonnance de la galerie des hommes illustres que sur leurs notations : les manuels officiels font place à Saint Louis, Jeanne d’Arc et Saint Vincent de Paul, mais en les amputant de leur dimension spirituelle ; les manuels catholiques vilipendent les rois persécuteurs de l’Eglise, et surtout les acteurs de la Révolution.

Pourtant, il y a, d’une série à l’autre, plus de consonances que de dissonances : Tous décernent des prix et des accessits aux rois rassembleurs des provinces et même aux constructeurs de l’Etat : Henri IV, « le plus français, le plus bienfaisant et le plus populaire de tous nos rois », etc. Mazarin n’est pas trop mal noté. Gauthier et Deschamps lui reconnaissent « autant de fermeté et de grandeur que Richelieu », tout en lui reprochant « d’avoir mal géré les finances de l’Etat et de s’être amassé une immense fortune ».

Dans « l’album de famille de tous les Français » tel que nous le présente Christian Amalvi, figurent en tête ceux dont l’image ne souffre aucune discussion : les rois patriotes comme Louis XII et Henri IV ; les grands guerriers comme Bayard et Turenne, les ministres laborieux tels que Sully et Colbert (mais non Louvois). En enfer, les débauchés (Henri III, Louis XV), les incapables (Louis XVI), les ambitieux et surtout les traîtres (le connétable de Bourbon, Cinq-Mars).

Le panthéon laïque se distingue cependant par l’exaltation de grands ancêtres spécifiques, précurseurs ou prétendus tels de l’idée républicaine (Michel de l’Hospital, Fénelon, Voltaire et les philosophes), héros obscures (d’Assas), et aussi les victimes de l’intolérance et du fanatisme de l’Eglise (les Albigeois, Etienne Dolet, Calas).

Dans un camp comme dans l’autre, les conquêtes sont vues d’un bon œil, dans la mesure où elles sont conformes aux « vrais intérêts » de la France, ce qui n’est pas le cas ni des guerres d’Italie, ni de la dévastation du Palatinat. Ernest Lavisse résume ainsi de manière téléologique l’Histoire de France : « C’est en réunissant les pays qui appartenaient à leurs grands vassaux que les rois ont créé la France. Ils l’ont fait comme les propriétaires qui achètent un champ, puis un autre, puis un autre encore, et arrondissent ainsi leur propriété ».

Bref, les manuels d’enseignement primaire de la période assument l’Histoire de France dans sa totalité : ils admettent comme un postulat que c’est la Révolution qui a révélé la France à elle-même et créé son identité ; mais suggèrent aussi que le souffle révolutionnaire n’a fait que dévoiler ce qui était caché.

On comprend, dans cette vision syncrétique, pourquoi Clemenceau a pu soutenir devant la Chambre que « la Révolution est un bloc ». Pour les républicains, il n’est pas question de dissocier 1793 de 1789. « Par devant l’Europe, avait déjà écrit Michelet, la France n’aura jamais qu’un seul nom, inexpiable, qui est son vrai nom : la Révolution ».

Du coup, Ernest Lavisse, « l’instituteur national », comme le qualifie Pierre Nora, peut reconstruire l’histoire de France, ou plutôt la récrire à l’envers, par une sorte de rétroprojection du présent sur le passé, du présent révolutionnaire et républicain sur le passé monarchique. Triomphe idéologique de Michelet, le premier à avoir vu la France comme une âme et comme une personne : « Il y a bien longtemps que je suis la France, vivant jour après jour avec elle depuis deux milliers d’années ».

Ainsi l’Ancien Régime peut être lavé de ses impuretés dans une sorte de rétrobaptême posthume : le baptême national et républicain de Clovis. L’histoire de France finaliste d’Ernest Lavisse intègre donc Clovis et Charlemagne. Elle fait de l’Arverne Vercingétorix le premier patriote français. Elle ancre l’Ancien Régime dans un passé indéfini, dont le présent est la Troisième République.

La France est une personne : la France naît, la France s’éveille, la France rêve, la France travaille, la France espère, la France souffre, la France lutte, mais la France finalement triomphe. Lavisse et ses épigones racontent avec talent sa belle histoire comme une croissance continue, entrecoupée de crises, de doutes, de drames et de miracles. Nous sommes loin de l’histoire avec des si.

Sous l’auspice d’une Trinité laïque - Patrie, Etat, République - s’épanouit un patriotisme exacerbé par les cuisants souvenirs de l’humiliation de 1871. D’où la profession de foi de tous les manuels : « Aimez la France », écrivent Guiot et Mane dans leur conclusion : « C’est votre mère. Vers elle doit tendre le vif élan de votre âme. C’est la terre qui vous a vus naître : là ont vécu vos aïeux ; là ils ont souffert ; sous cette terre reposent leurs cendres... République et France, tels sont, mes enfants, le deux noms qui doivent rester gravés au plus profond de vos cœurs. Qu’ils soient l’objet de votre constant amour, comme aussi de votre éternelle reconnaissance ! ».

Déjà Paul Bert, s’inquiétant des risques de développement de l’égoïsme que pouvait entraîner le progrès matériel, recommandait aux instituteurs de « rappeler aux enfants les gloires de notre pays, de leur en rappeler les héros, les enthousiasmer au récit de tant de dévouements à la patrie et au devoir qui sont l’honneur de nos annales, les attendrir et les indigner en leur racontant et leur expliquant nos malheurs ».

C’est l’époque des bataillons scolaires, qui défilent à Paris pour la première fois le 14 juillet 1882, dans le cadre des festivités municipales, en vareuse et costume bleu sombre, coiffés d’un béret de même couleur à pompon rouge, tambours et clairons en tête, fusils de bois en bandoulière.

C’est l’époque où l’on entonne, dans les écoles maternelles, le chant de l’Ecolier soldat.

« Pour être un homme il faut savoir écrire.
Et tout petit apprendre à travailler.
Pour la Patrie, un enfant doit s’instruire.
Et dans l’école apprendre à travailler.
L’heure a sonné, marchons au pas
Jeunes enfants, soyez soldats ».

« Oh, j’aime la France », s’écrie Julien dans Le Tour de France par deux enfants, le best-seller de l’époque, « je voudrais qu’elle fût la première nation du monde ».

Cette exaltation du patriotisme n’a pas que des connotations positives. Elle s’accompagne d’une pointe de nationalisme, déjà présente chez Michelet : « Une autre religion, le rêve humanitaire de la philosophie qui croit sauver l’individu en détruisant le citoyen, en niant les nations, abjurant la patrie, je l’ai immolée moi-même. La patrie, ma patrie, peut seule sauver le monde ».

Comme l’écrit alors le sociologue Emile Boutroux, tous les manuels de l’époque de Jules Ferry « avaient rompu avec les doctrines dissolvantes de la fraternité des peuples », et, en 1884 encore, la Tribune des Instituteurs et des Institutrices affichait les trois couleurs : « Nous autres instituteurs français, nous savons profiter de toutes les occasions pour inspirer à nos élèves un vif amour de la patrie » ; et « l’idée humanitaire dans ce qu’elle a d’exagéré n’a jamais trouvé d’apôtres parmi nous ».

Or vingt ans plus tard paraît, à la Bibliothèque d’Education un manuel radicalement nouveau, tant par sa conception que sa puissance de contestation : l’Histoire de France à l’usage des cours élémentaire et moyen, du jeune professeur Gustave Hervé (celui-lâ même qui, après avoir proposé de planter le drapeau français dans le fumier, allait se muer pendant la Grande Guerre en superpatriote, puis proclamer en 1935 : « C’est Pétain qu’il nous faut »).

« Considérant », écrit-il dans sa préface, « que l’histoire registre des rois et des cours, des batailles et des traités, des généalogies et des dates n’est pas la véritable histoire, parce qu’elle oublie totalement la plus grande partie de l’humanité, le peuple qui travaille et qui souffre, nous avons préféré nous intéresser aux masses sans nom plutôt qu’aux acteurs en vue. D’un côté, nous avons essayé de montrer les efforts des opprimés pour améliorer leur sort, et de l’autre les efforts de leurs oppresseurs pour les maintenir sous le joug ».

C’est un véritable pavé dans la mare, qui sème le trouble dans le camp laïque. Interpellé à la Chambre le 3 juin 1904, le ministre Chaumié désavoue Gustave Hervé ; et une majorité écrasante (468 voix contre 47) condamne « les doctrines internationalistes ». Quelques mois plus tard, le Conseil supérieur de l’Instruction publique, statuant à l’unanimité, fait interdire le livre comme « mal fait, tendancieux... Les auteurs prétendent que la France d’avant la révolution était une chiourme, et que le roi en était le gardien ».

Ainsi l’Instruction publique, attaquée sur sa gauche par les anarchistes, en vient à désavouer la caricature de l’Ancien Régime qu’elle avait brandie jusqu’alors !

Du coup, les auteurs de manuels laïques et républicains sont pris à contre-pied. Depuis quelques années, ils avaient commencé à élargir leur horizon, à privilégier l’histoire des progrès de la civilisation et de l’esprit humain au détriment de l’histoire-bataille, par exemple Aulard dès 1894, Calvet et Devinat en 1898. Quelques-uns, influencés par les campagnes pacifistes de Frédéric Passy, avaient mis à l’index les manuels d’histoire trop chauvins et les leçons d’instruction civique trop nationalistes.

En 1902, un journal socialiste, « La Petite République », avait lancé un concours sur le thème : « Connaissez-vous des livres scolaires qui vous semblent ne pas répondre aux exigences de l’esprit moderne ? ». Le jury, où figurait une grande figure laïque, Ferdinand Buisson, avait couronné le mémoire d’un instituteur parisien, Antoine Franchet, intitulé « Démasquons les empoisonneurs ». L’auteur mettait en accusation de nombreux manuels d’histoire et de morale, en particulier celui de Paul Bert, en raison de la phrase « Pas de haine entre Français ! Gardez-la pour l’ennemi ! ». Les meilleurs textes furent publiés sous le titre Le Bon Dieu laïque, ce qui allait relancer la polémique.

Dès lors, la plupart des manuels d’histoire et d’instruction civique avaient pris leurs distances à l’égard de la vague nationaliste qui déferlait alors sur la France. Le cours de morale de Jules Payot (1904) pose ainsi la question : « A nous de réfléchir et de choisir dans l’héritage national. Que continuerons-nous ? La crédulité et la violence ? Prolongerons-nous dans le présent et dans l’avenir la barbarie qui s’est manifestée par les guerres de Religion, l’Inquisition, les dragonnades, les terreurs rouge et blanche ? Nous solidariserons-nous avec les natures inférieures en approuvant les guerres d’Italie de François Ier, la guerre de Louis XIV contre la Hollande, l’incendie du Palatinat, les guerres injustes de Napoléon Ier, les guerres d’agression de Napoléon III ? Ou, au contraire, répudierons-nous le passé de violences, d’injustices, de cruauté, et serons-nous avec Jeanne d’Arc à Orléans, avec Kellerman à Valmy, avec Hoche contre les Chouans, avec Chanzy et Gambetta contre de Moltke ? ».

On voit le fragile équilibre de cette prise de position. Elle ne pouvait satisfaire ni les pacifistes, ni les défenseurs de l’Ancien Régime. Elle allait provoquer une nouvelle guerre des manuels au cours de laquelle l’école laïque, déjà accusée d’athéisme, risquait d’être dénoncée comme antipatriotique : après avoir chassé Dieu des salles de classes, allait-elle en bannir les gloires nationales comme Jeanne d’Arc, Saint Louis et Richelieu ?

En mars 1904, trois instituteurs, Félix Comte, Théodore Legrand et Emile Bocquillon, fondent « L’Union des instituteurs patriotes », et un journal, l’Ecole patriote, qui trouve de puissants appuis chez les modérés et jusque dans la gauche jacobine. En 1905, Bocquillon publie un pamphlet intitulé La crise du patriotisme à l’école, que préface René Goblot, un « radical de gouvernement », qui avait été ministre de l’Instruction publique en 1885, puis président du Conseil de décembre 1886 à mai 1887. Il soutient que la guerre est une fatalité à laquelle il faut préparer les jeunes générations en exaltant les valeurs viriles. Encouragé par son succès, Bocquillon publie en 1907 une nouvelle dénonciation des auteurs pacifistes, intitulée Ecole et Patrie, et va jusqu’à réhabiliter l’histoire-bataille : « Ce n’est pas en exaltant les bienfaits de l’introduction de la pomme de terre ou de l’invention du métier à tisser - thèmes pacifistes au premier chef -, ce n’est pas en proclamant Parmentier et Jacquart héros nationaux et bienfaiteurs plus authentiques de leur pays que Louis XIV et Napoléon, qu’on donne à des âmes la trempe qui aide à remplir certains devoirs malaisés, comme celui dont s’acquittèrent , non sans quelque profit pour la France, les compagnons d’armes de Villars à Denain, ceux de Dumouriez à Valmy ... Au lieu d’enseigner à nos enfants la peur plus encore que l’horreur de la guerre, qu’on ose leur dire que la guerre, si horrible qu’elle soit, n’est pas uniquement malfaisante ». Dans l’ardeur de la polémique, certains exaltés iront jusqu’à soutenir que « les cinq éditions du Cours de morale de Payot, les 77 000 exemplaires de la Morale de Bayet, les manuels de primaire répandus dans les écoles françaises ouvrent la France à l’invasion et ajoutent deux corps d’armée aux troupes de l’empereur d’Allemagne » !

Ces outrances, auxquelles répondent celles de l’extrême gauche, n’auraient guère eu de conséquences si elles n’avaient contribué à exacerber la seconde bataille des manuels, qui s’ouvre en 1907 et se prolonge jusqu’à la Guerre. Elle s’explique principalement par l’échauffement des esprits dans le contexte politique de l’époque : l’affaire Dreyfus, les provocations d’Emile Combes, la loi de séparation de l’Eglise et de l’Etat, les inventaires, le scandale des fiches.

En effet la Séparation n’amène point d’apaisement, bien au contraire. Les catholiques repartent en guerre contre l’école laïque ; mais au lieu d’agir en ordre dispersé, ils le font cette fois avec l’appui ouvert de presque tous les évêques, et même du Vatican, libérés de tout devoir d’allégeance, et même de réserve, à l’égard de la IIIème République. En outre, ils choisissent une nouvelle stratégie, ou plutôt un nouveau champ de bataille : au lieu de défendre l’Ancien Régime et la morale traditionnelle, ils réclament cette neutralité religieuse que leur avait jadis promis Jules Ferry, à défaut de la neutralité idéologique et de la neutralité politique. Ils se disent outragés dans leur foi par la plupart des manuels en usage à l’école laïque ; ils en réclament l’interdiction ou du moins la refonte dans un esprit plus objectif.

Avec la bénédiction de la hiérarchie, les pères de famille catholiques se constituent en associations conformes à la loi de 1901 ; celles-ci se fédèrent dans une Société générale d’Education et d’Enseignement, qui orchestre la campagne contre les mauvais manuels. La presse catholique (La Croix, l’Univers, le Pèlerin) prend le relais, et nombre d’évêques encouragent les fidèles à intervenir localement, ce qui va parfois jusqu’à la grève des livres et au boycottage des instituteurs militants.

Le 12 septembre 1908, on lit en chaire, dans toutes les églises, une mise en garde solennelle des évêques de France, réclamant la neutralité des manuels et des enseignants à l’égard de la religion catholique, et appelant les parents à la résistance. Probablement poussés par le Vatican, ils récidivent le 28 septembre 1909, allant jusqu’à mettre à l’index douze manuels, dont trois d’histoire : « Nous interdisons l’usage des ces livres dans les écoles, et nous défendons à tous les fidèles de les posséder, de les lire, et de les laisser entre les mains de leurs enfants, quelle que soit l’autorité qui prétende les leur imposer ».

Ce document épiscopal provoque un beau tollé. Certains instituteurs assignent en justice l’évêque du lieu. A la Chambre des Députés, les orateurs de la gauche prennent la défense des manuels incriminés, accusant l’Eglise de vouloir réécrire l’histoire de France à l’encre violette, d’une plume purement cléricale. On se bat à coup de citations. Le ministre de l’Instruction publique, Gaston Doumergue, monte à la tribune. Il stigmatise la conception catholique de l’histoire et prend la défense des livres incriminés : « Nous n’hésitons pas à déclarer que les manuels d’histoire doivent enseigner les gloires républicaines et les conquêtes de la pensée moderne ». Et d’annoncer des mesures de défense républicaine, qui ne se concrétiseront jamais.

Des débats, il ressort cependant que de nombreux manuels laïques avaient passé la mesure. Des modérés s’inquiètent. Ferdinand Buisson suggère de constituer une commission de spécialistes pour examiner et amender les manuels. Aristide Briand, président du Conseil, accorde aux parents le droit de formuler des remarques sur les manuels qui choqueraient leur convictions morales et religieuses. En revanche, il refuse de les associer au choix des manuels qui restera du ressort des enseignants et des recteurs.

Ainsi se prolonge, sans vainqueurs ni vaincus, la seconde guerre des manuels. On a peine aujourd’hui à imaginer son âpreté, qui a égalé et parfois dépassé celle du conflit des inventaires, tout en interférant avec elle.

Il est vrai que l’enjeu idéologique était considérable : il ne s’agissait plus seulement de l’Ancien régime et de la Révolution comme en 1881-1882, mais de l’existence de l’Eglise catholique, de la reconnaissance de son rôle dans l’histoire de France, de sa doctrine et de son passé.

Or, cent ans après, avec le recul nécessaire, il nous apparaît que la ligne de front passait en réalité, non entre la droite et la gauche, mais en plein milieu du camp laïque, opposant une poignée d’enseignants pacifistes - parfois anarcho-syndicalistes - à la grande masse des instituteurs, qui n’avaient pas toujours reconnu la ligne invisible qui séparait patriotisme et nationalisme. L’« Ecole sans Dieu » avait un dieu : la patrie, et elle était bien loin d’avoir perdu ses fidèles. Rien n’incarne mieux cette réalité que les pensées de deux instituteurs : Marc, le héros imaginaire du roman Vérité (1903) et Louis Pergaud, l’auteur de La guerre des boutons, projeté violemment dans la guerres des tranchées, où il allait laisser sa vie.

Zola montre son personnage « voulant réagir contre l’éducation de violence, de terreur et de sottise donnée à l’enfant. On n’exaltait en lui par le livre, par l’image, par les leçons de chaque heure, que le droit du plus fort, les massacres, les carnages, les villes dévastées, anéanties. De l’histoire, on étalait les pages sanglantes, les guerres, les conquêtes, les noms des capitaines qui avaient décimé l’humanité ». Or que note Louis Pergaud dans son carnet, la veille de sa mort, en janvier 1915 ? « J’ai l’intime conviction que cette guerre est salutaire, et qu’elle est la suite et la continuation des campagnes de la Révolution ».

On dépasse ainsi largement l’image de l’Ancien Régime telle qu’elle continuait à figurer dans les manuels d’enseignement primaire de la IIIème République.

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A propos de Jacques Dupâquier

Jacques Dupâquier
Jacques Dupâquier
Membre de l’Académie des sciences morales et politiques

Jacques Dupâquier a été élu, le 18 mars 1996, dans la section Histoire et Géographie, au fauteuil laissé vacant par le décès de Jean-Baptiste Duroselle.

Ancien élève de l’École Normale Supérieure de Saint-Cloud, docteur ès lettres, agrégé d’histoire et licencié en droit, Jacques Dupâquier a commencé sa carrière comme professeur au collège C. Chabanne de Pontoise (1946-1954), puis au lycée de Montmorency (1954-1962).

Attiré par la recherche et l’enseignement supérieur, il devient attaché puis chargé de recherches au Centre national de la Recherche scientifique (CNRS) (1962-1965). Après avoir été ssistant à la Sorbonne (1965-1968) puis maître-assistant à l’Ecole pratique des Hautes Études (1968-1970), il est élu directeur d’études à l’Ecole des Hautes Études en sciences sociales (EHESS) et occupe ce poste jusqu’en 1991. Il y fonde le Laboratoire de démographie historique en 1972.

Jacques Dupâquier a été secrétaire général (1965-1976) puis président de la Société de démographie historique (1981-1984) et président de la commission de démographie historique de l’Union internationale pour l’étude scientifique de la population (1977-1981). Il a été rédacteur en chef (1965-1973) puis directeur des Annales de démographie historique (1984-1987). Il est décédé durant le mois d’août 2010.

Ses œuvres

- 1968 - Histoire générale de la population mondiale (en collaboration)
- 1974 - Introduction à la démographie historique
- 1977 - Statistiques démographiques du Bassin parisien (1636-1720)
- 1979 - La Population française aux XVIIe et XVIIIe siècles
- 1979 - La Population rurale du Bassin parisien à l’époque de Louis XIV
- 1981 - Les Berceaux vides de Marianne (en collaboration)
- 1981 - (Edition de) Marriage and Remarriage in Populations of the Past (en collaboration)
- 1983 - (Edition de) Maltus past and present. Population and social structure (en collaboration)
- 1984 - Pour la démographie historique
- 1984 - Le Prénom. Mode et histoire (en collaboration)
- 1985 - Histoire de la démographie (en collaboration)
- 1988 - Histoire de la population française, 4 volumes (sous la direction de)
- 1992 - Pontoise et les Pontoisiens en 1781
- 1992 - La Société française au XIXe siècle. Tradition, Transition, Transformations (en collaboration)
- 1993 - Edition des Portraits-souvenirs de Gaston de Lévis
- 1994 - Carrier - Procès d’un missionnaire de la Terreur
- 1996 - L’Invention de la table de mortalité : de Graunt à Wergentin. 1662-1766
- 1997-1999 - Histoire des populations de l’Europe, 3 tomes (en collaboration)
- 1999 - La Population mondiale au XXe siècle






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