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L’Essentiel avec... Jean-Marie Rouart, de l’Académie française

Entretien avec Jacques Paugam
Jean-Marie Rouart, écrivain, journaliste, se dit émerveillé devant la vie mais se présente aussi comme un homme qui, face aux souffrances de sa vie, a fait de la littérature son bouclier, y mêlant romantisme, humour et désespoir gai. Il a été élu à l’Académie française le 18 décembre 1997. Il répond ici aux sept questions essentielles que lui pose Jacques Paugam.


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Émission proposée par : Jacques Paugam
Référence : hab567
Adresse directe du fichier MP3 : http://www.canalacademie.com/emissions/hab567.mp3
Adresse de cet article : http://www.canalacademie.com/ida5370-L-Essentiel-avec-Jean-Marie-Rouart-de-l-Academie-francaise.html
Date de mise en ligne : 24 janvier 2010

Rappel : le texte ci-dessous résume l’essentiel des paroles de notre invité. Seule l’écoute permet de connaître l’intégralité et les nuances de ses propos.

1ère question : Dans votre carrière, dans votre itinéraire, quel a été, à vos yeux, le moment essentiel ?

« Homme de passion » pour le meilleur et pour le pire, Jean-Marie Rouart n’aime pas beaucoup le terme de « carrière ». Il se sent plutôt favorisé par des anges gardiens, qui lui auraient permis de vivre de ses passions, dont la passion fondamentale : l’écriture des romans. J’ai une conception romanesque de la vie.

Jean-Marie Rouart de l’Académie française
Jean-Marie Rouart de l’Académie française

Mais, sans aucune hésitation, le moment essentiel fut pour lui 1974, date à laquelle il fut publié pour la première fois (avec son roman La fuite en Pologne) et qui mettait fin à 10 années de « marasme » au cours desquels ses deux premiers romans furent refusés. Or, je me disais que je ne pouvais pas être moi-même tant que mes livres n’auraient pas été publiés. Le jour où un livre est publié, c’est alors, et alors seulement, qu’on se sent véritablement membre de ce que je nomme « la chevalerie des écrivains ».

Dans cette aventure, Jean d’Ormesson, qu’il connaît depuis ses 18 ans et qui joue le rôle de modèle intellectuel, a été le premier à reconnaître son talent. D’autres aussi, Déon, Blondin, Roland Laudenbach. Mais Jean-Marie Rouart admet que la publication de ses romans lui appartient en propre, résultat d’une "lutte acharnée" contre les résistances intérieures qui lui empêchaient jusqu’alors d’écrire de bons livres.

Trois ans après cette première publication, tout s’enchaîne, Jean-Marie Rouart reçoit, 33 ans, le Prix Interallié pour Les Feux du pouvoir et, quelques années plus tard le prix Renaudot pour Avant guerre. Attribue-t-il ce succès au fait que, le premier, il a osé s’afficher comme un vrai romantique en plein essor du Nouveau roman ?

"Je crois aux protections, je ne mythifie pas les prix littéraires".Il y a d’abord eu le facteur chance mais, en effet, la tradition classique, tradition stendhalienne et des hussards dans laquelle s’inscrivent ses romans, a pu correspondre à l’attente et au goût du public.

Et le journalisme ?

Jean-Marie Rouart a soulevé des scandales sur d’autres terrains que la littérature, celui des grandes enquêtes, en soulevant des scandales industriels importants. Il s’est attaqué notamment aux compagnies pétrolières. D’abord le journalisme fut un mariage de raison, le journalisme est devenu un mariage d’amour, l’occasion pour lui de mettre sa plume au service des victimes de l’injustice et de ceux qui ne peuvent s’exprimer, dans les pas de Voltaire, Victor Hugo, Camus, Mauriac... "cela m’a plu de devenir le "porte-voix" de ceux qui n’ont pas droit à la parole". Mais il admet que ce journalisme là, qui requiert beaucoup de temps, l’empêchait d’écrire ses romans.

Le journalisme lui a permis aussi d’observer la société : il en retient de très importantes rencontres et des expériences riches en enseignement, comme celle de son passage devant le tribunal lors de l’affaire d’Omar Raddad, où il mesure le poids de la « machine » judiciaire (il a été condamné à 100.000 euros) alors qu’il était déjà académicien : "J’ai eu le sentiment de la dureté de cette justice qui peut broyer alors que j’étais socialement favorisé... J’adore la vie et si j’étais resté dans ma tour d’ivoire je n’aurais pas fait toutes ces expériences".

Il évoque aussi Claude Lévi-Strauss dont il se sent proche (il a prononcé un éloge sur lui à l’Académie) : "j’ai découvert dans l’un de ses livres cet, effort d’adaptation qu’il a dû faire pour entrer dans le monde des Bororos et, à son retour, sa grande solitude. Il n’appartenait plus à aucune société. J’ai éprouvé la même chose".

2) Quel est l’essentiel à dire sur votre domaine d’activités ?

Parallèlement à sa vie d’écrivain – sous toute ses formes, du roman à la biographie et aux souvenirs et même au théâtre – Jean Marie Rouart poursuit une activité de journaliste et d’analyste politique. Bien qu’elle ne lui soit pas aussi consubstantielle que l’écriture, il maintient cette activité, pour vivre pleinement son époque avec ses qualités et ses défauts et observer de près cette fascinante société, toujours en mouvement. "C’est formidable de vivre notre époque !". Il se positionne aussi par rapport à cette question de la burqa, puisqu’il s’est prononcé sur ce point, occasion de parler des interdits qui diminuent la liberté. La prostitution aussi constitue l’un de ses combats et il s’en explique ici. De même qu’il parle de la politique et de la destinée.

3) Quel est l’essentiel sur l’évolution de la société ?

Jean-Marie Rouart note qu’en dépit de son incessante évolution, rythmée par Internet, il persiste curieusement, dans notre société un sens profond de la morale, un perpétuel désir de rétorsion, dont les débats autour de la burqa fournissent un bon exemple. Lui se définit comme un libertaire : « multiplier les interdits restreint la liberté » et chacun devrait pouvoir s’habiller comme bon lui semble, fut-ce avec un voile.

Au fil des siècles, la Providence et le Fatum a été remplacé par un monde rationnel, ajoute notre invité, ce monde est celui de la politique, nouvelle destinée qui a entièrement « malaxé » le XXe siècle, entraînant des guerres et la dévastation d’un certain nombre de peuples.

Et Barack Obama ?

« Plus on a repoussé le christianisme des églises, plus le religieux s’est insinué dans nos réflexes » et en ce sens, Obama, qui a été accueilli comme un sauveur, investi d’une mission, serait une sorte de Christ noir. Au-delà de sa couleur de peau, il y a dans sa personne un contenu moral, d’idéal, qui a permis à un très grand nombre de personnes, aux quatre coins de la planète, de se penser comme citoyens du monde.

Et la crise ?

Cette crise n’est pas récente, pour Jean-Marie Rouart. Freud et Soljenitsyne, comme tous les grands penseurs, avaient déjà perçu cette profonde crise de la civilisation. Le problème, selon lui, est pour une part imputable à la modernité : il y a encore à l’heure actuelle une croyance dans une forme de progressisme : nous avons l’illusion de nous améliorer en matière d’art, de morale et de condition de vie, comme on s’améliore en sciences et en médecine. Or les évolutions de nos mœurs et de nos arts ne suivent pas ; cela ne signifie pas qu’il faille revenir aux siècles précédents en ces domaines, mais pour aimer il faut savoir critiquer.

Et le rôle de la France dans cette crise ?

On ne peut pas envisager cette question sans prendre en compte l’ambivalence de la France, note-t-il : on est à la fois monarchistes et républicains, catholiques et athées, guerriers et pacifistes, très français mais extraordinairement attirés par l’étranger. Toutes ces contradictions sont une richesse à partir du moment où elles sont canalisées ; il faut une figure qui ait le pouvoir de rassembler. (Napoléon, De Gaulle...). On l’a vu encore au moment où Dominique de Villepin a déclaré à la tribune de l’ONU que la France ne suivrait pas les Américains en Irak : il y a eu une forte émotion due au fait que par-delà toutes les contradictions françaises, tous les Français se retrouvaient dans cette position.

Dans la même perspective, il aurait fallu poser le débat sur l’identité nationale sur la scène culturelle et non sur celle des préfectures, montrer que la France est porteuse de valeurs universelles. Pour lui, ce sont ces valeurs et non un pays, et un agrément de vie que cherchaient des auteurs étrangers comme Romain Garry, François Cheng, Semprun, ou Eugène Ionesco en venant en France : cet idéal qui « permet de rester soi-même tout en devenant un citoyen universel ».

4) Quelle est la plus grande hypocrisie de notre société ?

L’une des plus grandes hypocrisies– car « nous vivons une époque hypocrite », s’amuse notre invité – serait la façon dont on « maquille » les mots, pour leur éviter de dire les choses véritables ; le pire de cette « tartufferie » étant d’appeler un « voyou » un « jeune ». "Il faut garder aux mots leur vérité". Il n’hésite pas à parler d’une « abbé-pierrisation » de la société, dénonçant une société trop sentimentale, et qui se cache dangereusement la violence du monde. Une sorte d’angélisme dommageable. (Il prend l’exemple de cette ethnie de Chine, les Ouïgours, réfugiés au Cambodge, rassemblés par une ONG et qui ont été arrêtés et renvoyés brutalement. Cette ONG leur a rendu en fait un bien mauvais service).

5 ) Quel est l’évènement ou la tendance qui vous laisse le plus d’espoir ?

Jean-Marie Rouart fait à cette question une réponse double :

- il évoque d’abord la possibilité de l’art et de la littérature qui, se poursuivant de siècle en siècle, témoignent d’un enthousiasmant « désir d’embellir la vie » et de lui « donner un contenu spirituel »…et en profite pour dénoncer ce préjugé selon lequel l’écrivain est un être égotique et coupé du monde : d’après lui, au contraire, un écrivain transporte avec lui tous les hommes qui l’ont précédé et qu’il a lus. Aucun écrivain ne naît par génération spontanée mais est issu d’une longue histoire, une chaîne, un héritage, tous ceux qui ont pensé avant lui.

- le second facteur d’espoir serait l’élection d’Obama, d’autant plus porteuse d’espoir qu’elle est intervenue dans un pays pragmatique et souvent tourné, dans l’histoire, vers ses propres intérêts. Notre invité voit en Obama un personnage émouvant, moral et mystérieux, qui donne l’impression de ne pas agir comme les autres hommes politiques.

6) Question plus personnelle : quel a été le plus grand échec de votre vie et comment l’avez-vous surmonté ?

Jean-Marie Rouart décrit son rapport à la littérature comme un « bouclier » contre le malheur, le désespoir, contre une vision assez tragique de la vie dans laquelle il tente de maintenir de l’humour et contre l’échec, à commencer par l’échec amoureux. Pour lui l’amour est un poison pour le romancier, car comme tout homme, il est tiraillé entre une vision idéalisée de l’amour et une réalité mais aussi parce que c’est la matière première de son livre. Car il n’existe pas, à son sens, de roman qui ne soit pas un roman d’amour. Mais l’échec, comme l’indique le titre de l’un de ses livres, La noblesse des vaincus, Jean-Marie Rouart en a presque fait un art de vivre. « Vivre c’est souffrir, dit-il, mais en même temps c’est merveilleux car c’est ce qui fait qu’on est un homme et qui nous relie les uns aux autres ». Il admet avoir beaucoup appris de la souffrance, à travers la perte des êtres aimés. Mais c’est un formidable enrichissement de se dire qu’elle peut être dépassée. Il désigne la présence, dans ses livres, d’une sorte de « christianisme laïcisé », cette recherche à travers l’amour d’une forme de perfection chrétienne. Mais le thème de la mort est également très présent dans son livre. Il croit, et s’en explique, à l’immortalité de l’âme. "Ce qui nous sauve, c’est la foi ou l’art. Croire que l’esprit ne cesse pas, permet d’affronter la mort"

7) Aujourd’hui, quelle est votre motivation essentielle dans la vie ?

- Continuer à chercher la vérité. On est détourné d’elle parce qu’on est attirer par tant de choses ! le confort, l’embourgeoisement de la vie... sauf si on est un poète maudit ! "Ce qui m’obsède dans ma vie, c’est d’être incapable de croiser des êtres, des écrivains, sans me rendre compte de leur vérité, de leur qualité, notamment artistique, de ne pas mesurer leur vraie valeur". Et de notre invité réaffirme son sentiment d’avoir eu la chance de pouvoir vivre de ses passions !

Jacques Paugam, pour terminer, fait parler notre invité des ces pêcheurs de Noirmoutiers au milieu desquels il a été élevé étant enfant... Mais s’il avait été l’un de leurs enfants, il ne serait sans doute pas devenu écrivain et académicien : "Qu’est-ce que je dois à moi-même et à la chance d’être né dans un milieu d’artistes ? C’est une interrogation extrêment vaste pour moi".

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- Jean-Marie Rouart de l’Académie française






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