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La fabrique des monstres : l’art moderne a-t-il perdu la tête ?

Entretien avec Jean Clair, de l’Académie française, sur son livre "Hubris". Invité de Damien Le Guay (1/2)
De livres en livres, Jean Clair, de l’Académie française depuis 2008, s’en prend à l’actuelle décomposition de la culture visuelle – les anciens « beaux-arts ». Depuis Marcel Duchamp, et ceux qui lui emboitèrent le pas, une certaine conception classique a explosé. Nous avons quitté, dit Jean Clair, l’œuvre pour l’objet brut, le symbolique pour un réel écrasé sur lui-même, la re-présentation pour la platitude, le goût du monde pour la jouissance de l’im-monde, la peinture accrochée au mur pour les « installations » à même le sol. D’où vient ce processus barbare ? De l’extérieur ? Ce serait trop simple ! Il vient de l’intérieur, mis en œuvre par ceux-là même qui sont censés être les dépositaires d’un héritage artistique. En devenant contemporain, l’art n’a pas explosé, il a implosé sous l’effet de ces « barbares de la civilisation » - selon l’expression de Chateaubriand.


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Émission proposée par : Damien Le Guay
Référence : PAG1071
Adresse directe du fichier MP3 : http://www.canalacademie.com/emissions/pag1071.mp3
Adresse de cet article :
Date de mise en ligne : 27 mai 2012

Jean Clair dénonce « cette engeance prétentieuse et subventionnée qui, en moins de vingt ans, a réduit la culture à rien [1]. ». Il assiste avec une stupéfaction furieuse, à cette auto-dislocation de la culture. « Atomisée, pulvérisée, éclatée, explosée, la culture ne cesse de retomber en cotillon et confettis [2]. »

Toute sa vie, Jean Clair, conservateur des Musées de France – au Musée d’art moderne puis au Centre Pompidou et pour finir au Musée Picasso – a vu de l’intérieur la montée en puissance des « animateurs culturels » et autres agents de promotion du culturel venu remplacer et dissoudre la Culture. Il a assisté, agacé mais impuissant, aux expositions, au beau milieu du château de Versailles, de Jeff Koons et de ses lapins kitch et de Murakami et de ses mangas tout aussi kitsch. Après L’hiver de la culture (2011), il nous revient avec un nouvel ouvrage Hubris, la fabrique du monstre dans l’art moderne (Gallimard, 2012).

Dans cette première émission nous nous interrogerons, avec lui, sur la gravité de ce processus de dé-culturation. S’agit-il d’une révolution anthropologique ? Et pour mieux comprendre l’importance de ce regard porté sur le monde par les œuvres d’art ! Jean Clair insiste sur l’étymologie du mot « re-garder » qui supposer un retour en arrière, une vigilance. « Créer des images, c’est s’en faire le gardien » dit-il. Dans "Hubris", son dernier livre (2012), il indique qu’une modification s’est opérée, dans la représentation du corps, autour des années 1895. Durant la même année, Louis Lumière invente le cinéma, Rontgen découvre les rayons X (qui troubleront beaucoup Apollinaire quand il découvrira une image de son crâne), Marconi découvre la radio-téléphonie et Freud se lance dans l’aventure de la psychanalyse. Il y a là un tournant qui réduit d’autant le mystère du corps – le corps comme mystère.

Il est deux manières de sortir de ce mystère. Deux voies furent empruntées par l’art moderne. Soit le réduire (comme le montra Jean Clair dans De Immundo (Galilée, 1984)) au sang, à l’urine, aux excréments. Telle est la fascination de certains « artistes » : l’homme réduit à ses immondices, ses déchets, ses mauvaises odeurs. Soit, laisser revenir les monstres, les corps monstrueux, déformés – c’est ce qu’analyse Jean Clair dans "Hubris".
Un autre point mérite d’être abordé : existe-t-il un lien entre une crainte de représentation du visage humain dans la tradition française et la mort du roi par décapitation ? Telle est la question posée par Jean Clair dans "Hubris" quand il fait de la guillotine ce qui décompose – là même où la peinture compose. Il reprend là les analyses de Ernest Kantorowicz sur les deux corps du roi. Posons la question autrement : l’art moderne a-t-il perdu la tête après que le roi ait perdu la sienne ?

Comme toujours, Jean Clair nous entraîne dans une réflexion à contre-courant de l’actuelle marchandisation de l’art, de la transformation de l’art en des formes culturelles nombreuses, variées et sans limites. En cela il reste fidèle à Cézanne qui professait que « la nature est plus en profondeur qu’en surface ».

Texte de Damien Le Guay

Jean Clair, de l'Académie française lors de la réception sous la coupole de Danièle Sallenave, le 29 mars 2012
Jean Clair, de l’Académie française lors de la réception sous la coupole de Danièle Sallenave, le 29 mars 2012
Cour d’honneur de l’Institut de France © Clement Moutiez

Bibliographie sélective de Jean Clair

  • Les Chemins détournés, Paris, Gallimard, 1962.
  • Marcel Duchamp ou le Grand Fictif, Paris, Galilée, 1975.
  • Delvaux : catalogue de l’œuvre peint, en collaboration avec Michel Butor et Suzanne Houbart-Wilkin, Bruxelles, Production de la Société Nouvelle d’Éditions Internationales, 1975.
  • Considérations sur l’état des Beaux-Arts, Paris, Gallimard, 1983.
  • Méduse. Contribution à une anthropologie des arts du visuel, coll. "Connaissance de l’inconscient", Paris, Gallimard, 1989.
  • Le Voyageur égoïste, Paris, Plon, 1989.
  • Le nez de Giacometti, Paris, Gallimard, 1992.
  • Les Métamorphoses d’Eros, Paris, Réunion des Musées Nationaux, 1996.
  • Sam Szafran, Paris, Skira, 1996.
  • La Responsabilité de l’artiste, Paris, Gallimard, coll. "Le débat", 1997.
  • Balthus, Catalogue raisonné de l’œuvre complet, avec Virginie Monnier, Paris, Gallimard, 1999.
  • La Barbarie ordinaire. Music à Dachau, Paris, Gallimard, 2001.
  • Court traité des sensations, Paris, Gallimard, 2002.
  • Du surréalisme considéré dans ses rapports au totalitarisme et aux tables tournantes, Paris, Mille et Une Nuits, 2003.
  • Journal atrabilaire, Paris, Gallimard, 2006.
  • Malaise dans les musées, Paris, Flammarion, 2007, Prix du Livre Incorrect 2008.
  • Lait noir de l’aube, Paris, Gallimard, 2007.
  • Autoportrait au visage absent, Paris, Gallimard, 2008.
  • La Tourterelle et le chat-huant, Paris, Gallimard, 2009.
  • Zoran Music : Apprendre à regarder la mort comme un soleil, avec Charles Juliet et Ida Barbarigo, Paris, Somogy, 2009.
  • L’hiver de la culture, Paris, Flammarion, 2011.
  • Dialogue avec les morts, Paris, Gallimard, 2011.
  • Hubris, Paris, Gallimard, 2012.


En savoir plus :

- Feuilletez notre rubrique Au fil des pages

- Retrouvez Jean clair sur Canal Académie :

- L’hiver de la culture, un livre de Jean Clair, de l’Académie française

-  Dialogue avec les morts, un livre de Jean Clair, de l’Académie française

- Jean Clair : Voyage initiatique sur Balthus et le thème de la mort

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- Suivez les débats entre les philosophes Jean-François Mattéi et Damien Le Guay sur Canal Académie

[1] Jean Clair, La tourterelle et le chat-huant, Gallimard, p. 73

[2] Jean Clair, Journal Atrabilaire, p. 73






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