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Giambattista Vico (1668-1744) auteur de la Science nouvelle

par Alain Pons, correspondant à l’Académie des sciences morales et politiques
Communication d’Alain Pons prononcée en séance publique devant l’Académie des sciences morales et politiques le lundi 31 mars 2003.


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Portrait philosophique de Giambattista Vico (1668-1744), un philosophe original, auteur de la Scienza nuova.

Giambattista Vico
Giambattista Vico

Voici le texte de la communication d’Alain Pons sur Giambattista Vico :

« D’abord, il y eut les forêts, puis les cabanes, ensuite les villages, plus tard les cités, finalement les académies ». Quand il résumait ainsi ce qu’il appelait le « cours suivi par toutes les nations », le pauvre professeur de dernier rang à l’Université de Naples qu’était Vico ne se doutait pas qu’un jour son nom serait évoqué, dans ce lieu illustre, au côté des grands noms de l’histoire universelle. C’est peu de dire qu’il en aurait été heureux. Certes, nous le verrons, il prétendit écrire une « histoire sans noms propres », les hommes illustres, à supposer qu’ils eussent jamais existé, n’étant que ce qu’il appelait des « caractères poétiques », ou encore des « universaux fantastiques », c’est à dire des personnifications imagées de l’état social, politique, moral, religieux, intellectuel des nations à un moment donné de leur histoire. Mais ce Jean-Baptiste aurait-il prévu qu’il deviendrait lui-même un « caractère poétique », celui du « précurseur philosophique » par excellence, qui n’a de valeur que par ce qu’il annonce, sans avoir véritablement d’existence propre. Philosophe de l’histoire, néo-idéaliste, marxiste, existentialiste, sociologue, anthropologue, sémiologue avant la lettre, il a bénéficié ainsi d’une curiosité qui a en même temps contribué à occulter l’originalité de son œuvre, ainsi que la place exacte qu’elle occupe dans l’histoire de la pensée.

Je n’évoquerai pas ici la vie de ce philosophe napolitain, né en 1668, mort en 1744, me contentant de renvoyer à ce chef-d’œuvre d’autobiographie intellectuelle qu’est La Vie de Giambattista Vico écrite par lui-même. C’est de son ouvrage le plus connu que je parlerai, la Scienza nuova, la Science nouvelle, publiée pour la première fois en 1725, profondément remaniée en 1730, et parue sous sa forme définitive en 1744. Cette œuvre connut la notoriété, en France et aussi dans l’Europe entière, grâce à l’adaptation qu’en fit Michelet en 1827, sous le titre de Principes de la philosophie de l’histoire, pour retomber ensuite, chez nous du moins, dans une relative obscurité dont il commence à sortir, alors qu’en Italie, mais aussi en Allemagne, en Angleterre, en Espagne, aux Etats-Unis, il est devenu un classique de la philosophie, et que traductions, commentaires, colloques et congrès, revues entièrement consacrées à lui se multiplient. En publiant récemment une traduction de la Science nouvelle, j’ai voulu apporter ma contribution à la connaissance de ce philosophe en France.

Afin d’éviter les interprétations et sollicitations abusives dont je viens de parler, pourquoi ne pas demander à Vico lui-même ce qu’il a voulu faire, pour s’interroger ensuite sur ce qu’il a vraiment fait ? Le titre complet de son livre donne une première réponse à la question : Principes d’une science nouvelle relative à la nature commune des nations. Empruntée à Galilée, la formule « science nouvelle » situe immédiatement l’ambition de Vico. Alors que selon lui la pensée moderne s’est exclusivement consacrée à l’étude de la nature, il veut fonder une science des « choses humaines » ayant un caractère de vérité non seulement égal, mais même supérieur, pour des raisons que nous verrons, à celui des sciences de la nature physique.

L’étude des choses humaines, pense-t-il, a été jusque là livrée à l’anarchie des enquêtes « philologiques ». Il entend par philologie tout ce qui s’occupe non seulement du langage, mais aussi de l’histoire, du droit, des coutumes des peuples, des religions. Souvent riche en renseignements précieux, souvent aussi livrée à la fantaisie, la philologie manque d’unité dans son contenu et de rigueur dans ses méthodes. D’où, à son égard, de la part de la philosophie, au mieux de la défiance et du désintérêt, comme chez Descartes, au pire une utilisation perverse pour donner des arguments au scepticisme, à l’épicurisme, à l’athéisme plus ou moins déguisé, avec ceux que Vico nomme les « philosophes impies », Machiavel, Hobbes, Spinoza et Bayle.

La science que Vico veut créer s’appuiera sur l’union de la philologie et de la philosophie. La première lui fournira ce qu’il appelle le « certain », le contenu concret de sa science des choses humaines , auquel la seconde donnera une valeur de vérité en lui procurant une garantie métaphysique et épistémologique.

Cette garantie existe, mais les philosophes, jusque là, ne l’ont pas compris. Dans un passage célèbre de la Science nouvelle, Vico s’étonne de voir « comment tous les philosophes ont appliqué leurs efforts les plus sérieux à parvenir à la connaissance du monde naturel, dont Dieu seul, parce qu’il l’a fait, a la science, et comment ils ont négligé de méditer sur le monde des nations, ou monde civil, dont les hommes, parce que ce sont les hommes qui l’ont fait, peuvent acquérir la science ». Et il précise : « Ainsi, dans cette épaisse nuit de ténèbres qui recouvre l’antiquité première, si éloignée de nous, apparaît la lumière éternelle, qui ne s’éteint jamais, de cette vérité qui ne peut d’aucune façon être mise en doute : ce monde civil a certainement été fait par les hommes, et par conséquent on peut, parce qu’on le doit, trouver ses principes à l’intérieur des modifications de notre propre esprit humain ».

Ce sont les hommes qui ont fait leur monde. Cette formule a été souvent reprise. Michelet, Marx, l’ont tirée dans un sens « prométhéen », Croce y a vu l’annonce d’une « philosophie de l’esprit ». Ce que veut dire Vico, plus sobrement, c’est que les « modifications de l’esprit », c’est à dire les différentes facultés par lesquelles l’ homme appréhende le monde, la sensation, l’imagination et la mémoire, l’entendement, se développent successivement chez l’individu comme dans l’espèce. De même que chez l’enfant sensation et imagination prédominent, et que l’entendement et la raison ne viennent qu’ensuite, de même, dans l’histoire des nations, les hommes ne sont que corporéité, sensations violentes, imagination vive, et n’atteignent que plus tard le stade de la raison « pleinement développée ». Le tort de la pensée moderne, représentée par le rationalisme de Descartes et de ses disciples, est de tout juger du point de vue de cette raison, au nom de laquelle, en particulier, l’imagination, considérée comme « maîtresse d’erreur », est tenue en suspicion. Du même coup on ne comprend pas ce que nous appellerions la psychologie de l’enfant, et encore moins celle des nations dans leurs commencements.

Car c’est bien sur les nations et leur « nature commune », et non sur l’humanité en général, que porte l’enquête vichienne. La raison en est que si le genre humain a une identité et une unité du point de vue de la théologie et de l’anthropologie, il est trop varié dans ses composantes sociales, qui ont des degrés de développement trop inégal et dont les histoires évènementielles sont trop différentes pour que des lois générales puissent en être tirées. Seule l’adoption d’une perspective eschatologique, telle que la fournit la théologie chrétienne, peut donner un sens unitaire à l’histoire dite « universelle », en la considérant comme une histoire du salut. Mais il n’y a pas de science de l’unique, dit Vico, il n’y en que du général, et il va trouver dans ces réalités concrètes que sont les nations les objets d’une étude comparative qui lui permettra d’en tirer une science ayant les caractères de généralité et de nécessité exigibles d’une science au sens moderne du mot. « Cette science », écrit-il, « prend pour sujet les nations elles-mêmes, en tant qu’elles ont des religions et des lois qui leur sont propres, et, pour défendre leurs lois, ont des armes propres, et cultivent les langues de leurs lois et de leurs religions, et enfin sont proprement libres ». Cette liberté est l’indépendance. Une nation qui n’est pas ou qui n’est plus indépendante n’est pas ou n’est plus une nation.

En droit, toutes les nations connues pourraient être l’objet d’une étude comparative. En fait, le champ d’investigation de Vico est très restreint, mais en même temps très approfondi. Il se concentre, pour l’essentiel, sur les Grecs et les Romains.

La Grèce n’intéresse pas tant Vico par son histoire que par sa mythologie, qui lui permet d’apporter la lumière sur les origines des nations, jusque là plongées dans les ténèbres. Comprendre comment sont nées les nations, c’est comprendre leur nature. « Nature », « nation », « naissance », les trois termes dérivent du même verbe latin « nasci », « naître ». Si, comme l’énonce Vico dans ce qu’il appelle ses « axiomes », « la nature des choses n’est rien d’autre que leur naissance, en certains temps et de certaines manières : tels sont les temps et les manières, telles et non autres naissent toujours les choses », savoir quand et comment sont nées les nations nous fera comprendre que leur nature n’est pas une essence figée, immédiatement donnée, mais une possibilité qui s’actualise dans le temps et dont il faut savoir suivre l’actualisation.

Or c’est sur cette naissance et les premières étapes de ce développement que la mythologie grecque, considérée comme une théologie païenne, offre des renseignements irremplaçables, si du moins on sait les interpréter. Ce travail herméneutique, dont Vico nous dit qu’il lui a coûté vingt ans de sa vie, est exposé dans le deuxième livre de la Science nouvelle, intitulé De la sagesse poétique, qui occupe près de la moitié de l’ouvrage. Ce que Vico est si fier d’avoir découvert, c’est que les premiers peuples étaient composés de poètes. Il n’est pas le premier à l’avoir dit, et après lui d’autres, Rousseau par exemple, le diront encore. Mais personne n’a aussi profondément et systématiquement exploité cette découverte, fondée sur l’étude des « modifications de l’esprit humain ».

Etre « poète » ne signifie pas s’adonner à un genre littéraire particulier. Tous les premiers hommes étaient poètes, dans la mesure où, à peine sortis, comme nous le verrons, d’une quasi-animalité, ils sont, en tant qu’« enfants du monde humain », dotés d’une sensibilité et d’une imagination puissantes. Avec eux, ce que Vico nomme le « travail de la poésie » va peupler le monde naturel de substances animées qui seront des dieux faits à l’image de l’homme, mais supérieurs à lui. La mythologie est ainsi un langage poétique, relevant d’une certaine rhétorique, par lequel des êtres dépourvus de pensée abstraite, expriment leur expérience du monde, constituent et organisent un univers signifiant, et se donnent le moyen de communiquer entre eux. Ils forment « des images de substances animées, auxquelles ils [réduisent] toutes les espèces ou tous les cas particuliers appartenant à chaque genre ». Les dieux et les héros sont ici ce que Vico nomme des « caractères poétiques », ou encore des « universaux fantastiques », c’est à dire créés par l’imagination. Leurs figures, leurs aventures, leurs exploits, expriment ce que voyaient et faisaient les premiers hommes. Ainsi Jupiter signifie-t-il tout ce qui avait trait à la religion sous ses formes primitives (divination, prise des auspices), Junon signifie ce qui a trait au mariage, Hercule le héros représente la lutte contre la nature extérieure, aussi contre ce que la nature intérieure de l’homme a d’animal.

Après la mythologie grecque qui nous renseigne sur les débuts obscurs des nations, l’histoire romaine nous permet de connaître le cours qu’elles suivent jusqu’à leur fin. Ecrite en termes non pas « poétiques », mais politiques, elle constitue un paradigme. Avec elle, dit Vico, « on aura devant nous non pas l’histoire particulière dans le temps des lois et des faits des Romains [...] mais, en vertu de l’identité de substance de leur signification à travers la diversité de leurs modes d’expression, l’histoire idéale des lois éternelles que suivent dans leur course les faits de toutes les nations dans leur naissance, leur progrès, leur maturité et leur fin, et qu’ils suivraient même si (ce qui est certainement faux) de l’éternité naissaient de temps en temps des mondes en nombre infini ». Ce n’est pas des faits et des lois des Romains, ni de ceux d’aucune nation particulière, mais de l’identité « substantielle » qui s’en dégage, que Vico prétend donc avoir tiré le schéma de ce qu’il appelle, d’une formule hardie, l’« histoire idéale éternelle » qui est celle de toutes les nations dans tous les temps et dans tous les mondes possibles. Alors qu’à partir surtout de la fin du XVIIIe siècle on va s’intéresser à ce qui différencie les nations, à leur « esprit » particulier, Vico ne les considère que dans ce qu’elles ont de commun.

« Les doctrines doivent commencer là où commencent les matières dont elles traitent ». Cet axiome, Vico l’applique dans sa science. Il suit, depuis ses origines humbles, le devenir de l’humanité. Et ici il est très important de souligner que par « humanité » (umanità), il ne désigne pas l’espèce humaine, mais le processus de réalisation, dans le temps de l’histoire, de ce que l’homme est appelé à être par nature. Avant l’humanité, il y a la non-humanité. C’est l’état de ce que Vico appelle l’ « errance bestiale », qu’il décrit en s’inspirant à la fois de la Bible et du livre V du De natura rerum de Lucrèce. Après le Déluge, les descendants de Japhet ont perdu tout sens de la divinité et de la loi. Devenus de quasi-animaux, dont l’humanité est enfouie au plus profond de leur corps, ils errent dans la « grande forêt » qui recouvre la terre, à la recherche de la nourriture, s’accouplant au hasard des rencontres, les mères abandonnant les petits dès qu’ils sont sevrés. Vico, dans le tableau saisissant qu’il donne de cet état « hors la loi », insiste sur l’errance sexuelle, la Vénus vagabonde et la confusion des semences (que désigne selon lui le mot « chaos »), qui ont pour résultat l’inceste généralisé. Ces êtres, auxquels Vico donne le nom de bestioni (grosses bêtes), vivent hors du temps, sans passé, sans futur, dans une mauvaise éternité, dont aucune cause endogène ne les ferait sortir.

Pour les en arracher, il faut un événement violent, proprement traumatisant. Ce sera un phénomène physique, les premiers éclairs et coups de tonnerre éclatant au-dessus de la forêt asséchée, derrière lequel il faut reconnaître l’action de la providence qui rappelle à l’ordre l’humanité déchue et lui donne l’occasion d’un nouveau départ. « Epouvantés et frappés de stupeur par le grand effet dont ils ne savaient pas la cause, ils levèrent les yeux et remarquèrent le ciel. Or dans un tel cas, la nature de l’esprit veut qu’il attribue à l’effet sa propre nature, et leur nature, dans l’état qui était le leur, était celle d’hommes qui n’étaient que robustes forces du corps et qui exprimaient leurs très violentes passions en hurlant et en grondant aussi se figurèrent-ils que le ciel était un grand corps animé que, sous cet aspect, ils appelèrent Jupiter [...], et qui voulait, par le sifflement des éclairs et le fracas du tonnerre, leur dire quelque chose ». C’est ainsi que les hommes inventèrent ce que Vico appelle « la première fable divine, la plus grande de celle qu’ils inventèrent jamais, celle de Jupiter, roi et père des hommes et des dieux une fable si populaire, si perturbante et instructive que ceux-là mêmes qui avaient inventé Jupiter crurent en lui et le craignirent, le révérèrent dans des religions épouvantables ».

Vico fait preuve ici d’une grande audace. Il reprend à son compte la vieille thèse « libertine » qui fait naître la religion de la peur, et cite le poète latin Stace : « Primos in orbe deos fecit terror », « c’est la peur qui fit les premiers dieux dans le monde ». Il dit aussi que ce sont les hommes qui ont inventé les dieux auxquels ils se soumettent. Mais pour lui l’important est le fait religieux lui-même et ses conséquences, et non la vérité ou la fausseté de son contenu.

Epouvantés, ces errants s’arrêtent, se cachent, se fixent en compagnie de la femme qui se trouvait alors auprès d’eux. Ils ont désormais une épouse « certaine », des enfants « certains », c’est à dire déterminés. Ils consultent le dieu dont ils ont peur par la divination et les auspices. La crainte leur apprend à obéir à ce qui se présente comme une loi. Ils enterrent leurs morts (pour Vico homo vient de humare, ensevelir), l’inhumation supposant un pressentiment de l’immortalité de l’âme, et exprimant aussi l’enracinement d’une famille, d’une souche, dans un terrain délimité. La religion, la famille, l’inhumation sont, dit Vico, « trois coutumes universelles » qui constituent les « trois premiers principes de l’humanité », et « doivent être gardés très religieusement, afin que le monde ne s’ensauvage pas et ne retourne pas à nouveau dans les forêts », cet avertissement s’adressant surtout aux nations dites « civilisées ».

Vico emprunte aux Egyptiens la distinction de trois âges successifs, celui des dieux, celui des héros, celui des hommes. Avec les familles, gouvernées par un père tout-puissant qui représente l’autorité des dieux, nous en sommes à l’« âge des dieux ». C’est un âge d’une grossièreté et d’une dureté terribles, où des êtres à peine sortis de l’animalité (Vico les assimile aux cyclopes de l’Odyssée) apprennent, par des « religions épouvantables », à maîtriser leurs instincts et à leur donner une forme humaine. En ce sens cette « barbarie des sens » est nécessaire, généreuse, fondatrice. L’âge suivant est celui des « héros ». Il voit les familles s’agrandir, devenir des clans, des gentes, réunis par une origine commune, et dirigés par des chefs, les « héros », qui prétendent descendre des dieux. Le modèle de cet âge héroïque est représenté, pense Vico, par le monde homérique.

Mais c’est alors que se produit un événement social auquel Vico donne la plus grande importance, puisqu’il va déterminer l’apparition de la sphère proprement « politique », puis toute la suite des gouvernements humains. Il suppose que tous les bestioni n’ont pas été touchés par l’effroi religieux, et que beaucoup d’entre eux ont persévéré dans l’errance bestiale, les forts (physiquement) maltraitant les faibles. Ces derniers, pour se sauver, se réfugient sur les terres des chefs de clan, des « héros », qui les reçoivent à condition qu’ils se mettent à leur service. Ce seront les famoli, mot intraduisible, serviteurs, serfs, plutôt qu’esclaves, qui n’auront aucun droit, aucun droit religieux en particulier, si bien que la nature humaine ne leur sera pas reconnue.

Ces famoli, ancêtres des plébéiens, vont jouer un rôle moteur dans l’histoire des nations. Leurs revendications, leurs soulèvements, obligeront les « héros », jusque là indépendants, à s’unir pour se défendre et à créer entre eux un « ordre » qui prendra des décisions communes. Ainsi naissent les premières cités, gouvernées aristocratiquement. Le premier régime politique ayant existé est donc l’aristocratie, et non la monarchie. On entre alors dans le troisième et dernier âge, l’ « âge des hommes », celui de la « raison pleinement développée », de la prose.

Dans les cités aristocratiques, l’opposition entre patriciens et plébéiens s’institutionnalise en quelque sorte. Les plébéiens demandent avant tout l’accès aux droits religieux, aux cérémonies, aux mariages solennels qui les feront accéder à la pleine qualité d’hommes, la revendication des droits économiques et politiques ne venant qu’ensuite. Les patriciens résistent, et ils ont raison de le faire, car ils permettent ainsi aux plébéiens de s’aguerrir politiquement et moralement par leur lutte, et de mériter ainsi l’égalité civile et politique qu’ils réclament. Ils obtiennent enfin satisfaction, et aux aristocraties succèdent les républiques populaires ou démocraties. C’est alors qu’apparaissent les sciences et la philosophie, dont Vico lie la naissance à l’avènement de la démocratie, le « connais-toi toi-même » de Socrate n’étant, selon lui, que la transposition philosophique du mot d’ordre politique de Solon, qu’il considère comme un chef populaire, s’adressant à la plèbe pour lui dire : « connais tes droits ».

Mais la démocratie est un régime instable, elle tombe dans les luttes de factions, dans l’anarchie et la tyrannie, et laisse alors la place au régime ultime, au gouvernement rationnel par excellence, la monarchie, conçue par Vico sur le modèle de l’Empire romain fondé par Auguste, où règne l’égalité juridique, l’équité et la justice bénigne, et où le pouvoir politique est concentré entre les mains du monarque assisté de son « cabinet ».

Ce que Vico appelle le « cours suivi par toutes les nations » relève d’une logique à la fois synchronique et diachronique. Synchroniquement, toutes les manifestations sociales des nations à un moment donné de leur histoire, toutes leurs institutions et leurs coutumes, sont les expressions du même « sens commun », que Vico définit comme « un jugement sans aucune réflexion, senti en commun par tout un ordre, par tout un peuple, par toute une nation ou par le genre humain tout entier ». On pense ici à l’ « esprit général d’une nation », chez Montesquieu, ou au Zeitgeist allemand. Diachroniquement, les âges, avec tout ce qui les caractérise, se succèdent dans un ordre immuable, qui peut être interrompu par des accidents historiques (ainsi, selon Vico, les Indiens d’Amérique aurait suivi le cours général des nations sans l’arrivée des Européens au moment où ils étaient parvenus, avec leurs tribus, à l’âge des héros).

Cette évolution, de la barbarie première de l’état des familles à l’ « humanité » accomplie des grandes monarchies, a une allure de progression. Si Vico avait pris pour objet d’étude le genre humain tout entier, cette progression aurait pu être considérée comme indéfinie en droit, ainsi que le postuleront les théories dites du progrès, avec Turgot et surtout Condorcet. Mais il a choisi les nations, dont tout le monde sait qu’elles sont mortelles. Deux solutions s’offrent alors à lui, qu’il n’énonce pas clairement, et qui se succèdent dans son œuvre. Dans la Science nouvelle de 1725, il semble admettre qu’une nation peut se maintenir à son acmé, à condition de rester fidèle aux principes religieux et moraux qui ont présidé à sa naissance. En 1730 et en 1744, il envisage, sans la présenter comme inéluctable, l’hypothèse de la décadence et de la chute. Il parle alors de « ces peuples qui se sont accoutumés, comme des bêtes, à ne penser à rien d’autre qu’aux propres utilités particulières de chacun [...] Ainsi, au milieu de la plus grande affluence et de la foule des corps, vivent-ils dans une profonde solitude des sentiments et des volontés ». Et il dénonce les « viles subtilités des intelligences malicieuses qui [ont] fait d’eux des bêtes rendues encore plus cruelles par la barbarie de la réflexion que n’avait été cruelle la première barbarie des sens ».

Il y aurait beaucoup à dire sur cette formule si suggestive de « barbarie de la réflexion ». Il suffira de souligner la lucidité de Vico, à l’aube du siècle des Lumières, quand, sans dénoncer la philosophie et la science en elles-mêmes, il refuse de leur faire une confiance aveugle, car il a compris qu’elles ne sont pas nécessairement productrices de sagesse. Et dans un autre passage il cite comme mode dominant de la pensée dite « civilisée » l’ironie, qui suppose un dédoublement réflexif empêchant les individus et les peuples d’adhérer aux croyances sur lesquelles repose toute société. Et Vico ne connaissait pas Voltaire !

Que se passe-t-il quand une nation, à l’exemple de Rome, se dissout et périt ? C’est ici qu’intervient la notion, sans doute la plus connue et la plus mal comprise de la pensée vichienne, celle de ricorso, autrement dit de « récurrence des choses humaines dans la résurgence des nations ». Notons que jamais Vico n’emploie le mot ricorso au pluriel, si bien qu’on ne saurait parler d’une théorie des corsi et ricorsi, et que d’autre part ce thème n’apparaît pas dans la première Science nouvelle, celle de 1725. Dans les éditions postérieures, il consacre le dernier livre de son ouvrage à une découverte qu’il vient de faire, et qui l’émerveille, car elle confirme empiriquement la validité de sa science, à savoir que les nations occidentales, après la chute de l’Empire romain, ont suivi, en le reprenant depuis le début, le cours défini par l’ « histoire idéale éternelle ». Il a été frappé en particulier par l’homologie existant entre l’âge des dieux et celui des héros, chez les Grecs et les Romains, et ce que nous appelons le moyen âge européen, qu’il définit comme un âge de « barbarie revenue ». De nouveau la vie est entièrement ordonnée par la religion (la seule différence, dit-il, c’est qu’il s’agit désormais de la religion vraie, la religion chrétienne), et l’organisation de la société féodale reproduit celle de la société des gentes de l’âge des héros. On en revient à la poésie épique, et Dante est l’Homère de la « barbarie revenue ». Et ce livre V se termine par un Tableau du monde moderne, le monde occidental chrétien, où « une humanité parfaite semble s’être répandue parmi toutes la nations, puisqu’un petit nombre de monarques règnent sur ce monde des peuples ». On voit clairement que le ricorso ne signifie pas l’éternel retour du même. Rome ne reviendra jamais. De nouvelles nations sont nées dans un ensemble que l’on peut considérer lui-même comme une nation en devenir, l’Europe, et ce qui revient avec elles, c’est la forme du développement de toutes les nations, l’ « histoire idéale éternelle ».

Vico, je voudrais l’avoir montré, n’est pas un antimoderne, que l’on se serve de cette épithète pour le louer ou pour le critiquer. Tout dépend de ce qu’on entend par « moderne ». Si la seule modernité, c’est celle de ce que l’on appelle, au prix d’ailleurs d’une généralisation abusive, la pensée des Lumières, Vico n’est pas moderne. Il n’est pas moderne, car tout au long de son œuvre il attaque ceux qui sont considérés comme les fondateurs de la modernité philosophique, Machiavel, Hobbes, Spinoza, Bayle. Il attaque aussi Descartes, qu’il respecte par ailleurs, pour avoir imposé, par un rationalisme intempérant, un modèle de pensée analytique et déductive qui dessèche l’esprit des jeunes et qui, dit-il, les prépare à « entrer dans un monde des hommes qui serait composé de lignes, de nombres et de signes algébriques ». Il n’est pas moderne quand il dénonce le mépris dans lequel est tombée la culture classique, l’abandon du latin et du grec, le discrédit de la rhétorique, la disqualification de ce qui relève de la mémoire et de l’imagination. Il n’est pas moderne quand il déplore l’envahissement de la pensée par le scepticisme, la critique systématique et généralisée de la religion et de la morale, de la morale familiale en particulier. Il n’est pas moderne enfin quand il avoue franchement que l’histoire est inintelligible, ou, mieux, qu’il n’y a pas d’histoire du tout, si l’on n’a pas recours à l’idée de providence.

Mais si être moderne, c’est se donner les moyens de penser son temps en s’appuyant sur ce que les hommes, dans le passé, ont pensé du leur, en faisant confiance à une raison vraiment « développée », qui ne s’autonomiserait pas orgueilleusement et ne se couperait pas du « sens commun », afin d’être consciente de ses limites et des dangers qu’elle est capable de produire elle-même, alors la Science nouvelle est bien moderne, et toujours « nouvelle ».

Texte intégral de la communication d’Alain Pons.

A écouter également, l’entretien d’Alain Pons avec Damien Le Guay Alain Pons : portrait d’un philosophe sceptique modéré, et lire le texte d’Alain Besançon.






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