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Canaletto, Guardi, deux maîtres de Venise au XVIIIe siècle

Avec Nicolas Sainte Fare Garnot, conservateur du Musée Jacquemart-André à Paris
Venise est un mystère synonyme de beauté. Comment les peintres Canaletto et Guardi du temps des Lumières, ont-ils inscrit leur ville de naissance dans une tradition de l’histoire de l’art qui fascine encore aujourd’hui : la Veduta ? Nicolas Sainte Fare Garnot, conservateur du Musée Jacquemart-André, présente Canaletto, Guardi, deux maîtres de Venise, une exposition à voir du 14 septembre 2012 au 14 janvier 2013 et surtout un thème intemporel pour tous les amoureux de la Sérénissime.


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Émission proposée par : Marianne Durand-Lacaze
Référence : CARR907
Adresse directe du fichier MP3 : http://www.canalacademie.com/emissions/carr907.mp3
Adresse de cet article : http://www.canalacademie.com/ida9610-Canaletto-Guardi-deux-maitres-de-Venise-au-XVIII-e-siecle.html
Date de mise en ligne : 14 octobre 2012
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Présenter la peinture des vedutistii, Canaletto et Guardi, telle est la mission que s’est assignée le musée Jacquemart-André à l’automne 2012, au moment où on fête le trois-centième anniversaire de la naissance de Francesco Guardi (1712-1793). L’exposition présente vingt-cinq œuvres essentielles du maître, issues des plus grands musées et collections, pour situer l’artiste au sein du mouvement artistique de la Veduta.
Ainsi, face aux tableaux de Canaletto (1697-1768), sont présentées des œuvres de son successeur Guardi et de Bernardo Bellotto avec en introduction des toiles de Gaspar van Wittel, Luca Carlevarijs, Michele Marieschi, les initiateurs du genre. Nombre de ces tableaux, près d’une cinquantaine au total, n’ont jamais été présentés dans le cadre d’une même exposition en France. Les "peintres de vues" tant admirés des Britanniques l’ont été un peu moins des Français, plus attachés à la peinture de portrait au XVIIIe et XIXe siècles.

Canaletto (Antonio Canal, dit) Place Saint-Marc, vers l'Est, Huile sur toile, 140,5X204,5cm
Canaletto (Antonio Canal, dit) Place Saint-Marc, vers l’Est, Huile sur toile, 140,5X204,5cm
© Museo Thyssen-Bornemisza, Madrid

Parler de la beauté de Venise est certes un cliché, mais nier la beauté de la cité est un non-sens. Son architecture, son originalité, la présence de l’eau en ont fait une ville unique au monde. Byzantine, gothique, lombarde, orientale, elle a fasciné de tous temps ses visiteurs par ses richesses, sa créativité, et ses audaces offrant plusieurs visages.
Son essor marchand, son organisation politique ont fait de la République de Venise la puissance dominante de la Méditerranée au XIVe siècle.

La Sérénissime a toujours celébré les arts - tous les arts- peinture, sculpture, architecture, arts décoratifs rapportant les matériaux les plus nobles pour ses édifices grâce à ses liens commerciaux avec l’Orient. Tous les arts, y compris ceux de la fête, des jeux et des plaisirs faisaient la renommée de la cité surtout au XVIII e siècle.
Inscrite dans le Grand Tour des artistes, elle fut pour tous les peintres une source exceptionnelle d’inspiration au cours de l’histoire. Au XVIIIe siècle, la ville en déclin depuis la découverte du Nouveau Monde vit sur la richesse de son passé et son sens aigu de la fête.
Sa force d’attraction reste intacte. La joie, la gaieté perlent de la musique de Vivaldi, son plus célèbre compositeur. Son architecture baroque la pare de nouveaux atours au gré des lacis de ses canaux assurant sa renommée . _

Francesco Guardi Le Grand Canal avec l'entrée au Cannaregio Huile sur toile 72,5 X 120 cm Alte Pinakothek, Munich
Francesco Guardi Le Grand Canal avec l’entrée au Cannaregio Huile sur toile 72,5 X 120 cm Alte Pinakothek, Munich
© BPK, Berlin, Dist. RMN / image BStGS

Contrairement à d’autres peintres vénitiens dont le fameux Tiepolo (1696-1770), les védutistes ont choisi de faire de ces paysages urbains une nouvelle quête de la peinture à l’extrême fin du XVIIe siècle. Ils ont assuré le triomphe de la ville au XVIIIe siècle en diffusant son image, ses couleurs, son exotisme …au cœur de l’Europe des Lumières.
Le succès de ce qu’on appelle le vedutismo, ou la Veduta, en fit un genre très prisé jusque dans les salons anglais. Les peintres Canaletto et Guardi qui n’en sont pas à l’origine, en sont devenus les deux grands maîtres incontestés au fil de l’histoire peinant à satisfaire leurs commandes si nombreuses.
Ils inventent avec leur palette et leurs pinceaux, une Venise de carte postale avec lettres de noblesse à la clef, alimentant l’imaginaire des voyageurs et le mythe de la beauté presque « éternelle » de la Cité des Doges.
Dans cette émission Nicolas Sainte Fare Garnot, le conservateur du Musée Jaquemart-André répond aux questions de Marianne Durand-Lacaze en tant que commissaire associé, de l’exposition consacrée principalement à Canaletto et à Guardi son cadet. Mais Canaletto-Guardi, les deux maîtres de Venise, c’est à la fois un très beau livre, publié par Cultureespaces et le Fonds Mercator, et une exposition exceptionnelle à Paris sous la direction scientifique de la grande spécialiste italienne de la veduta, Bozena Anna Kowalczyk, commissaire général de l’événement.

Bernardo Bellotto Caprice avec un arc de triomphe sur le bord de la lagune Huile sur toile 40,5 x 49 cm
Bernardo Bellotto Caprice avec un arc de triomphe sur le bord de la lagune Huile sur toile 40,5 x 49 cm
© Museo Civico di Asolo

Nicolas Sainte Fare Garnot, revient sur les initiateurs du genre, les moyens techniques utilisés, en particulier le maniement de la camera obscura et sur le traitement particulier que les deux maîtres font de la perspective. Canaletto, créateur à part entière, affilié à ses débuts à la peinture de décors de théâtre, renouvelle le genre dès son apparition sur la scène vénitienne aux alentours de 1721.
Quant à Guardi, qui suit ses traces, il fut élu en 1784 membre de l’Académie comme « peintre des perspectives » avec 9 voix favorables et 2 défavorables, perpétuant le genre en apportant sa touche personnelle.
Chez les védutistes, il ne s’agissait pas de reproduire à l’identique Venise, son Grand Canal, ses édifices mais d’aboutir à un art de la composition, qui est paradoxalement un art de la décomposition puis de la recomposition, voire de la juxtaposition. La présence des montagnes Dolomites à proximité de la lagune vénitienne en témoigne dans certains tableaux. Tout est permis y compris des emprunts à d’autres villes européennes, le réalisme n’est pas le cadre obligé. En revanche, les vues intérieures de Venise, du Grand Canal ou de la Place Saint Marc, thème favori entre tous, sont bien plus fidèles mais répondent à une scénographie des perspectives surprenante. Pour eux, la question essentielle réside dans les jeux de perspectives et dans les effets de lumières sur les eaux et les ciels vénitiens.

Nicolas Sainte Fare Garnot explique l’apogée de ce genre pictural au XVIIIe., hors-cadre vénitien, dans l’Europe entière de l’Angleterre à la Russie. Les têtes couronnées de l’époque s’arrachent ces œuvres.
L’autorité scientifique reconnue de Bozena Anna Kowalczyk a permis de réunir des tableaux qui proviennent des plus grands musées d’Europe et d’Amérique que nous ne sommes pas près de revoir tous réunis. Sur une soixantaine d’œuvres présentées, une vingtaine n’a jamais été exposée en dehors de leur musée d’origine. La National Gallery de Londres, les Collections royales britanniques, le Musée Thyssen-Bornemisza de Madrid, le Musée du Louvre, La Frick Collection de New York, la Galleria Nazionale de Parme et le Szépmúvészeti Múseum de Budapest participent à l’exposition.
La couronne britannique possède la plus importante collection de peintures et de dessins de Canaletto, exposés habituellement au château de Windsor ou dans la Queen’s Gallery de Buckingham Palace. Huit de ses chefs- d’œuvre sont présentés à Paris, certains pour la première fois. Presque tous ont été commandés à Canaletto par Joseph Smith, à l’époque consul britannique à Venise à partir de 1744, qui vendit ensuite sa collection au Roi d’Angleterre, George III. Joseph Smith servait presque d’agent artistique à Canaletto, négociant pour lui ses commandes.
Outre les prêts en provenance des musées étrangers ou des collections privées, l’exposition se nourrit aussi de la collection de peintures italiennes d’Édouard André et de Nélie Jacquemart comprenant les plus grands des primitifs italiens (Mantegna, Bellini, Carpaccio), et qui abrite, en plus, des tableaux védutistes associés à l’exposition parisienne.

Francesco Guardi Le Doge dans le Bucentaure partant vers le port du Lido le jour de l'Ascension Huile sur toile Inv. 20009 66 X 101 cm
Francesco Guardi Le Doge dans le Bucentaure partant vers le port du Lido le jour de l’Ascension Huile sur toile Inv. 20009 66 X 101 cm
© RMN (Musée du Louvre)/Béatrice Hatala

Chacun des peintres de vue présentés a une identité forte et chacun renouvelle le genre par une vision des paysages urbains vénitiens qui lui est propre. : Gaspar Van Wittel (1652/53), Lucas Carlevarijs (1663-1730), Michel Marieschi (1710/1743), Bernardo Bellotto (1722/1780). Pourtant Canaletto et Guardi dominent le genre. Chronologiquement quels sont les liens entre Canaletto (1697/1768) et Guardi (1712/1793) ? Canaletto fit son entrée sur la scène artistique vénitienne vers 1722, mais il avait commencé bien avant à peindre et voyagé. Il réalisait alors des peintures de grands formats, des décors de théâtre dans l’atelier familial. Il fit le choix définitif de la peinture de vue en 1722. Quant à Guardi, copiste des chefs-d’œuvre de la Renaissance qui sont à Venise, à ses débuts, il s’impose avec son frère en 1729. On parle alors des « frères Guardi ». Il s’orienta vers la Veduta en 1758, dix ans avant la mort de Canaletto. En 1784, Guardi fut élu membre de l’Académie comme « peintre des perspectives » avec 9 voix favorables et 2 défavorables. On sait qu’il connaissait l’œuvre de Canaletto et pouvait même consulter les œuvres de la collection vénitienne de Joseph Smith, le commanditaire invétéré de la peinture de Canaletto qui vendit sa collection au roi d’Angleterre Georges III en 1762.
Qu’est-ce qui faisait leur modernité ?
Les peintures de vue de Canaletto et de Guardi ont la particularité de nous offrir des compositions qui ne sont pas ce que l’œil regarde. Ils veulent montrer une image sensible et non mécanique. On sait que Canaletto réalise pour ses tableaux de la Piazza San Marco plusieurs dessins à la plume pour reprendre ce qu’il a vu et composer plus tard son tableau. Il apporte des indications sur ces dessins en vue de la réalisation finale qui ne sera pas une représentation fidèle pour des raisons d’équilibre.

Deux tableaux de Canaletto appartiennent au musée Jacquemart-André, Le Pont du Rialto et La Place Saint Marc. Ils sont exposés comme deux exemples de la maturité de sa peinture vers 1740. Puis son style a évolué. Grâce aux propositions de Bozena Anna Kowalczyk, on voit qu’il a été au début un peintre d’atmosphère, plus près de l’interprétation nordique de ce genre pictural. Guardi qui intervient avec un décalage d’une quinzaine d’années, reprend ces mêmes représentations. Il ne reprend pas le Canaletto de son temps mais il reprend le Canaletto de la jeunesse. Tous les deux jouent des reflets atmosphériques, de la lumière. Leur palette découvre davantage leur personnalité. Chez Canaletto les ocres, les rouges et les jaunes sont sensibles et dressent une sorte de panorama joyeux de l’artiste. Chez Guardi, le bleu est plombé, avec des accents de lumière traités avec des coups de pinceaux blancs qui montre un esprit plus mélancolique. Mais leur différence ne se résume pas à cela, nous rappelle Nicolas Sainte Fare Garnot dans cet entretien.

Canaletto (Antonio Canal, dit), Caprice avec architectures en ruine, H. 178 x l. 322 x ép. 10 cm
Canaletto (Antonio Canal, dit), Caprice avec architectures en ruine, H. 178 x l. 322 x ép. 10 cm
© Collection privée, Suisse

Peut-on parler du sens de la théâtralité de l’un et du dynamisme de l’autre ? Canaletto a fait de Venise l’ultime décor, en raison peut-être de ses liens avec le théâtre. Canaletto comme Guardi, Tiepolo, Bellotto ont sacrifié à la mode des "caprices", ces peintures liées à l’art baroque et au rococo qui mêlent ruines antiques imaginaires sur décors urbains du XVIII e siècle. La Venise imaginaire de Canaletto consiste à installer des bâtiments imaginaires pour qu’il n’existe aucun lien sinon celui d’une imagination totalement libre. Canaletto et Guardi font le choix de ruines fantaisistes et ne se contentent pas de reproduire des ruines existantes, celles de la Rome antique par exemple qui ont fait le succès de ce genre de peinture. Leurs œuvres reflètent ainsi les préoccupations de leur temps pour l’Histoire ancienne, l’archéologie et l’histoire qui, en tant que disciplines, prennent leur envol à l’époque des Lumières.
Guardi s’est au final imposé comme le dernier maître de la Veduta comme en témoigne ce magnifique panorama, à voir jusqu’en janvier 2013 à Paris avec le livre consacré à l’exposition.

Nicolas Sainte Fare Garnot, conservateur du Musée Jacquemart-André, septembre 2012, Canal Académie
Nicolas Sainte Fare Garnot, conservateur du Musée Jacquemart-André, septembre 2012, Canal Académie
© MDL/Canal Académie



Pour en savoir plus

- Musée Jacquemart-André 158, boulevard Haussmann - 75008 PARIS
- L’exposition a ouvert ses portes le 14 septembre. Elle dure jusqu’au 14 janvier 2013. - Musée Jacquemart-André, ouvert tous les jours de 10h à 18h, nocturne les lundis et samedi jusqu’à 21h30, visite commentée (application iPhone, ipad, iPod et audioguide).

- Bozena Anna Kowalczy est aussi la principale spécialiste de Bernardo Bellotto (1722-1780), dont elle prépare la publication du catalogue général.
- Bożena Anna Kowalczyk, catalogue de l’exposition Venise. De Canaletto et Turner à Monet (Fondation Beyeler, Bâle 2008).
- Sous la direction scientifique de Bożena Anna Kowalczyk, Canaletto, Guardi, Les deux Maîtres de Venise, Cullturespaces, Fonds Mercator, 2012

Site du fonds Mercator : catalogue et librairie en ligne






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