Simone Weil : sa vie bientôt portée à l’écran (1/4)

avec la cinéaste Emanuela Piovano, la comédienne Lara Guirao, et Sylvie Weil
Avec Virginia Crespeau
journaliste

Il y a tout juste 100 ans, le 3 février 1909, naissait Simone Weil. Pour donner toute sa place à cette philosophe française en quête d’absolu, Canal Académie propose une série de quatre émissions animées par Virginia Crespeau. Voici la première, consacrée au personnage historique de Simone Weil, telle qu’elle sera portée à l’écran par la cinéaste Emanuela Piovano, incarnée par la comédienne Lara Guirao, et racontée par sa nièce Sylvie Weil.

Émission proposée par : Virginia Crespeau
Référence : ecl551
Télécharger l’émission (32.6 Mo)

Née à Paris en 1909 dans une famille juive non pratiquante, Simone Weil étudie au lycée Henri IV avec le philosophe Alain. Suivant le modèle de son frère, brillant mathématicien, elle entre à l'Ecole normale supérieure et passe son agrégation de philosophie en 1931. Elle enseigne ensuite au Puy, à Roanne et à Saint-Étienne, où elle se rapproche de la classe ouvrière. Elle écrit ses premiers essais ( Oppression et liberté) en confrontant sa conception du marxisme avec la réalité du travail qu'elle expérimente ensuite dans les usines Alsthom et Renault. Toujours en quête d'absolu, Simone Weil rejoint le Front républicain espagnol en 1936 et connaît sa première révélation mystique à l'abbaye de Solesmes, deux ans plus tard. Dès lors, elle veut comprendre la volonté de Dieu et l'articuler intellectuellement avec ses propres expériences religieuses. Elle donne dans Pensées sans ordre concernant l'amour de Dieu une interprétation mystique de la religion chrétienne, pleine de son désir de sacrifice. En 1942, forcée de se réfugier aux Etats-Unis, Simone Weil refuse de quitter ses compatriotes et revient aider les Forces françaises libres en Angleterre. Atteinte de tuberculose, elle s'éteint à 34 ans dans un sanatorium anglais à Ashford le 24 août 1943.


Sylvie Weil

Pour évoquer le personnage historique de Simone Weil, écoutez dans cette première émission (d'une série qui en comporte quatre) :

- La cinéaste italienne : Emanuela Piovano
- La comédienne française: Lara Guirao
- L'auteur Sylvie Weil, auteur de plusieurs romans et de nouvelles, qui a enseigné la littérature française dans plusieurs universités américaines et comme son nom l’indique est familialement très proche de Simone Weil : Sylvie est la nièce de Simone Weil, et vient de faire éditer chez Buchet Chastel cet ouvrage intitulé Chez les Weil qui nous donne une perception singulière et rare des personnes qui finalement connaissaient le mieux Simone : son frère, sa mère, son père et ses grands-parents.
Sylvie Weil est d’une ressemblance troublante avec sa tante, ce qui amène d’ailleurs à l’un des chapitres de son livre intitulé : Révélation. c’est une révélation, qui dépassant le fait de la révélation redonne à la « nièce » de Simone Weil, sa vraie place au sein de la constellation familiale des Weil. Si vous voulez en savoir plus sur cette révélation, reportez-vous à ce livre Chez les Weil et écoutez notre émission Vivre dans l’ombre de la philosophe Simone Weil.


Bientôt sur les écrans cinéma :

Emanuela Piovano et Lara Guirao se sont lancées toutes deux dans l’aventure d’un film qui donne à voir et à entendre la philosophe française Simone Weil. En ce début d'année 2009, ce film est en finition de montage.

Moments de vie de Simone Weil :

« La première rencontre de Simone Weil avec Gustave Thibon laissa mal augurer de leurs relations. Thibon trouva Simone déplaisante au premier abord, sa laideur étant accusée par la bizarrerie de son accoutrement et la brusquerie mal commode de l’échange. Très vite, cependant, Simone Weil laissa percevoir la grandeur de son âme contemplative :
« ... après l’avoir quittée quelques instants pour recevoir un visiteur, je la retrouvai devant la maison, assise sur un tronc et noyée dans la contemplation de la vallée du Rhône. Je vis alors son regard émerger peu à peu de la vision pour revenir à la vue ; l’intensité, la pureté de ce regard étaient telles qu’on sentait qu’elle contemplait des abîmes intérieurs en même temps que le splendide horizon qui s’ouvrait à ses pieds et que la beauté de son âme correspondait à la tendre majesté du paysage.
On retrouve cette même alliance entre la richesse des échanges et la présence d’une nature au comble de sa gloire chez Jean Lambert, le gendre de Gide. Pourtant, les quelques évocations de notre héroïne qui affleurent dans Les Vacances du cœur manifestent quelque chose qui s’apparente à une répulsion, due à la laideur et à « l’impression d’une Allemagne juive » qui se dégageait des lieux où elle habitait. Vue sous ce jour, cette femme n’était pas sans ressembler au personnage de Lazare dans le roman de bataille, Le Bleu du ciel. « Il montait souvent la voir le matin, après s’être baigné à la plage des Catalans. Il avait avec elle de longues conversations sur les Grecs, sur la beauté. » Elle prétendait – dit-il – « déceler la présence de Dieu dans tout ce qui est beau sur la terre, et il approuvait pleinement cette théologie. » Simone Weil ne bouda pas – on le voit – ce bonheur que faisait naître une nature en fête, et elle n’hésita pas à confier à Thibon, juste avant l’exil aux USA que « l’extraordinaire beauté d’un voyage en mer l’empêche encore de sentir le déchirement »
.


L’exode à Marseille

Simone Weil connut à Marseille, pendant ce « drôle » de temps de guerre et de « vacance », des mois d’intense production littéraire et philosophique. Elle s’efforça pourtant de gagner l’Afrique du Nord. Elle essaya le Portugal. En fait, une seule chose lui importait : gagner un endroit où l’on pût avoir part à la guerre.

Trouver le moyen de passer en Angleterre devint son idée fixe. Elle ne manqua pas de se mettre en rapport, dès qu’elle le put, avec un réseau de résistance, espérant par là parvenir à ses fins. C’est à cette occasion qu’elle rédigea la première version de son « Projet pour une formation d’infirmières de première ligne », longtemps considéré comme extravagant (y compris par De Gaulle), mais qui devait dix ans plus tard trouver en Indochine la plus sublime des réalisations en la personne de Geneviève de Galard. (sur celle-ci, écoutez notre émission Geneviève de Galard, une femme dans l’enfer de Dien Bien Phu

Outre ces activités de temps de guerre, Simone Weil, qui vivait toujours un peu en contretemps avec elle-même, n’eut de cesse qu’elle trouvât le moyen de participer à des travaux agricoles. C’était une autre manière pour elle, qui avait connu le travail en usine, de participer durement – surtout durement ! – au réel.
Elle fut mise en contact avec le philosophe-paysan Gustave Thibon qui habitait une ferme à Saint-Marcel d’Ardèche. De fait l’expérience tourna court : Thibon l’employa fort peu ; elle travailla un mois aux vendanges. Elle crut pouvoir être engagée chez un maraîcher de Saint-Rémy-de-Provence ; mais là encore, ses espoirs se dissipèrent en fumée et elle regagna Marseille.

Cette longue parenthèse de trois mois en Ardèche ne fut pas loin de ressembler à une pause paradisiaque, durant laquelle les joies que procurent la nature dans sa belle saison, une vie simple et saine, et d’authentiques relations d’amitié, lui furent données à profusion, si l’on excepte la rudesse – pour elle – du travail de vendangeuse.
Interdite d’enseignement au titre de sa condition juive, ses essais pour passer en Angleterre échouant, ses tentatives pour devenir ouvrière agricole ayant tourné court, Simone Weil se retrouva entièrement libre, et pour un temps qu’elle sut bientôt devoir être assez long. Elle fut donc – comme par le fait d’un mécanisme – renvoyée à ce qui lui convenait le mieux, à savoir le labeur intellectuel et la spéculation.
Cette enragée de l’effort et de la peine qualifiait de « paresse » cet exercice de l’intellect qui, somme toute, n’était que le régime « normal » de la normalienne qu’elle était...

Elle entretint une correspondance avec son frère le mathématicien, emprisonné à Rouen pour fait d’insoumission. Comme on peut s’y attendre, les thèmes abordés dans cette correspondance sont la Grèce et la naissance des mathématiques, seul domaine où pouvait s’instaurer entre eux un dialogue fécond. Pour rejoindre ce frère tant admiré, elle va puiser dans les strates anciennes de son impressionnante culture. La série des Cahiers qu’elle inaugure à Marseille, tout d’abord sur de simples cahiers « écolier », puis en utilisant les « cahiers du pot » du temps de l’ENS dont elle avait conservé une collection et qu’elle avait fait venir de Paris, est très largement consacrée à des questions scientifiques.

Simone Weil, en compagnie de son frère André Weil, <a href="ida3791-Henri-Cartan-et-la-fondation-du-groupe-Bourbaki.html" class="spip_in">Henri Cartan<\/a> et Jean Delsarte lors d’un congrès <a href="ida3791-Henri-Cartan-et-la-fondation-du-groupe-Bourbaki.html" class="spip_in">Bourbaki<\/a> à Chançay en 1937



Elle s’efforce de comprendre pourquoi nous, les Occidentaux, au tournant du XXe siècle, « nous avons perdu la science », opposant la science contemporaine, devenue folle selon elle, à celle des Grecs qui ne la dissocie pas de l’art et de la recherche du divin
Elle écrit pour écrire... Elle fait partie de ces personnes qui ne mettent de l’ordre en soi que par le truchement de l’écrit. Elle s’est évertuée – on l’a vu – à faire autre chose, c’est-à-dire à travailler de ses mains. Ce fut en vain, ou presque... Elle se voit donc ramenée à sa vocation première, à savoir l’exercice intensif de la pensée et de l’écriture.

Une boulimie de savoir

Elle saisit toute occasion qui se présente pour étendre son savoir. La présence de René Daumal, un ancien condisciple, à Marseille la précipite dans les délices de l’apprentissage du sanscrit, où elle donne le meilleur d’elle-même. Avide depuis quelques années déjà, mais en secret, de questions religieuses, la pensée indienne féconda sa pensée propre et lui imprima une marque durable. Il est vrai que le maître était excellent, et l’élève exceptionnellement douée !
L’inspiration grecque qu’elle place aussi haut que les Evangiles (elle voit dans le meilleur de la littérature grecque, l’Iliade et les Tragiques, une sorte de premier Evangile...) la requiert alors presque totalement. Elle prononça une conférence à la Société d’études philosophiques de Marseille sur la conception du Beau chez Platon.

Simone Weil en 1942 (1909-1943)

La recherche de Dieu, d’heureux obstacles

Il ne suffit pas d’évoquer la rédaction continue de ses Cahiers (11 cahiers d’écriture serrée pour ce séjour de Marseille), ni ses traductions du grec, ni son incroyable boulimie de lecture qui lui fait « avaler » la littérature du Graal, aborder la Somme de Saint Thomas, commencer une recherche sur les Pères de l’Eglise, enquêter sur la secte des Thérapeutes à l’orée de l’ère chrétienne, lire saint Jean de la Croix, en espagnol, naturellement..., se plonger dans le folklore de tous les pays, s’intéresser aux Maori, mettre à sac le volume I des Fragmente der Vorsokratiker. La masse des écrits qu’elle rédige, presque sans brouillon, durant les trois dernières semaines de son séjour à Marseille (plus les 17 jours de l’escale de Casablanca), est confondante : Ce sont pêle-mêle Formes de l’Amour implicite de Dieu, L’Amour de Dieu et le malheur, les textes qui vont composer le volume des Intuitions préchrétiennes, Les trois fils de Noé..., et bien d’autres encore, sans compter la correspondance très substantielle qu’elle échange (ce sont essentiellement de magnifiques lettres d’adieu) avec Joë Bousquet ou le Père Perrin.
Elle se montre gravement insolente de souligner les limites intellectuelles du Père Perrin. Simone Weil en était consciente ; de plus, elle se sentait oppressée par l’insistance avec laquelle il la poussait au baptême. Cette pression finit par l’indisposer. Il semble que sa rencontre avec le grand Bousquet et l’admiration qu’elle portait à de moins illustres représentants de l’agnosticisme, la détachèrent d’une pensée jugée trop étroite. En se dégageant, elle libéra son génie religieux.

En savoir plus :

- Site officiel de la commédienne Lara Guirao
- Sylvie Weil, Chez les Weil, éditions Buchet-Chastel, 2009

Cela peut vous intéresser