Hommage à la philosophe Simone Weil à la Bibliothèque nationale de France (BNF)

Avec Florence de Lussy, Anissa Castel Bouchouchi et Silvia D’Intino
Avec Virginia Crespeau
journaliste

A la Bibliothèque Nationale de France, un hommage sera rendu le 23 octobre 2009 à la célèbre philosophe française : Simone Weil dont cette année 2009 marque le centenaire de la naissance. Florence de Lussy, chargée de mission à la BNF, informe les auditeurs sur la teneur de cet hommage auquel participent Bertrand Saint-Sernin, membre de l’Académie des Sciences Morales et Politiques, Olivier Rey et Laurent Lafforgue.

Émission proposée par : Virginia Crespeau
Référence : foc549
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Simone Weil à Barcelone, après son retour du front (1936)


Florence de Lussy est chargée de mission à la BNF; elle assure depuis 30 ans l'édition magistrale des œuvres complètes de Simone Weil chez Gallimard, une tâche immense ! Elle donne ici des précisions sur la teneur de cet hommage auquel participeront notamment trois représentants du monde scientifique : Bertrand Saint-Sernin, membre de l'Académie des sciences morales et politiques, ainsi qu’Olivier Rey et Laurent Lafforgue. Chacun s’exprimera sur l’un des thèmes suivants :

- Paradoxe pour cette figure singulière qu'est Simone Weil
- Correction de l'image d'excentrique qui lui colle à la peau
- Profondeur et solidité d'une pensée

En même temps, rappelle Florence de Lussy, la figure énigmatique de Simone Weil suscitera deux conférences avec Mme Petitdemange et David Tracy sur les axes de réflexion suivants :
- sa judéité
- la question de son "moi" ou l'impossible Simone Weil.


Au cours de cette même émission, Florence de Lussy annonce la parution en novembre 2009 du 10e volume sur la Grèce, l'Inde, l'Occitanie qui permettra au lecteur de faire le point sur l'attachement passionné de Simone Weil à la Grèce et de se faire une opinion sur l’ambigüité suivante : chez Simone Weil, s’agissait-il d’un platonisme annonciateur du christianisme et/ou d’un christianisme absorbé par le platonisme.

Quant à l'Inde, Simone Weil fut frappée par la similitude entre la pensée de la Grèce et celle de l'Inde. Elle respectera cependant la spécificité des concepts de la philosophie indienne.

Toujours fidèle au principe de ne s'ancrer dans aucune tradition, Simone Weil veillera à rester au « seuil » de tout, soutenant : «Concevoir l'identité des diverses traditions, non pas en les rapprochant par ce qu'elles ont de commun mais en saisissant l'essence de ce que chacune d'elles a de spécifique. C'est une seule et même essence.»

Florence de Lussy, ardente défenseur et conservateur de la pensée de Simone Weil déclare : « Elle est une sorte de Pic de La Mirandole ». Pietro Citati a pu écrire d'elle : «Toute l'histoire intellectuelle de l'univers s'engouffra dans son esprit, comme des siècles auparavant, dans celui de Pascal... Cependant, elle possède cette capacité de voir plus loin que son savoir accumulé. Cette capacité déborde le savoir et fait d'elle un créateur. Cette capacité de surplomb lui donne une "voix", reconnaissable entre toutes. Elle a "les yeux plus larges que le savoir".
D’ailleurs le volume des Œuvres Complètes qui est sur le point de paraître, en novembre, chez Gallimard, illustre parfaitement ce propos
».

Simone Weil


«De plus, Simone Weil est un être profond, complexe, ambigu même.

- Son être est voué à la clarté : voyez son goût très prononcé pour les mathématiques, science dure et claire entre toutes. Sur le plan moral, cette clarté s'oppose au mensonge sous toutes ses formes.
- En même temps, sa pensée recèle des ambiguïtés redoutables : son antijudaïsme ; sa façon de gérer son "moi" (qu'elle veut annihiler et qui est constamment présent).
D'où une étrange personnalité, qui forme de toutes ses composantes un amalgame improbable. Certains ont même dit à son sujet: "l'impossible Simone Weil".
Il suffit de se référer à la succession des conférences de l'hommage qui lui est rendu à la BNF le 23 octobre : trois visions émanant de scientifiques et deux visions de la complexité du personnage...»


Par ailleurs, on notera chez elle un entrelacement serré du corporel et du spirituel, comme du profane et du sacré.
Ainsi aboutira-t-elle, à l'extrême fin de sa vie à une vision englobante d'une extrême puissance, qui sous une même appellation, «pneuma/semence ou souffle», regroupe amour profane et amour sacré (Eros et Agapè), énergie du cosmos et élan spirituel, le souffle se confondant avec la Vie.
Pas d'idéalisme; mais un attachement viscéral à l'ici-bas. Ne rien laisser échapper du profane.

Florence de Lussy nous fait lecture de cette citation d'Attente de Dieu ; c’est ainsi que Simone Weil s'adresse au Père Perrin: «Vous pouvez croire aussi sur ma parole que la Grèce, l'Egypte, l'Inde antique, la Chine antique, la beauté du monde, les reflets purs et authentiques de cette beauté dans les arts et dans la science, le spectacle des replis du cœur humain dans des cœurs vides de croyance religieuse, toutes ces choses ont fait autant que les choses visiblement chrétiennes pour me livrer captive au Christ. Je crois même pouvoir dire davantage. L'amour de ces choses qui sont hors du christianisme visible me tient hors de l'Eglise.
»

Complexe Simone Weil,

Florence de Lussy, devant les micros de Canal Académie, est entourée par deux brillantes collaboratrices de ce dernier-né prévu en novembre prochain des Œuvres Complètes de Simone Weil : Anissa Castel Bouchouchi, et Silvia D'Intino.

Trois thèmes majeurs

Anissa Castel Bouchouchi, helléniste, professeur de philosophie à la Khâgne de Fénelon, spécialiste de Platon, qui confie : «S'agissant de l'être profond, j'insisterais sur les contradictions du personnage, et notamment sur son rapport complexe à l'engagement, ainsi que sur le décalage entre cette complexité constitutive et la récupération souvent réductrice dont elle fait l'objet : il y a une Simone Weil catholique, alors qu'elle est restée, selon sa formule "sur le seuil", une Simone Weil "rouge" qui participe à la guerre d'Espagne, alors que par ailleurs elle est prête à laisser Hitler envahir la Tchécoslovaquie sans bouger, etc. A chacun sa Simone, pourrait-on dire. Elle est un être contradictoire, attachant pour cette raison même, et dont on peut s'étonner qu'elle fasse souvent l'objet d'une hagiographie aveugle et parcellaire.
»

Simone Weil, 1909-1943



Quant à la l'originalité philosophique, je soulignerais que Simone Weil est une remarquable lectrice. Être un penseur, c'est de tout évidence pour elle, être un lecteur/une lectrice – et un lecteur qui témoigne de sa lecture. Que faut-il retenir de ce fait ? Certains regretteront que sa philosophie ne soit pas suffisamment tournée vers sa part créatrice, et que la dimension la plus personnelle de sa vision du monde s'exprime plutôt dans la pratique politique et dans l'action. Mais c'est peut-être demeurer aveugle à ce qu'a de décisif le fait que la philosophie au XXe siècle ait pu devenir (et d'une manière qui n'a rien à envier à toute autre forme d'originalité) lectrice de la philosophie (sans oublier : de la littérature, de la poésie...) et qu'en ce sens, Simone Weil est bien une philosophe de son siècle, qui trouve un sens philosophique a l'exégèse et à la traduction des textes fondamentaux. Il s'agirait de mettre en lumière la spécificité d'une méthode, d'un style, voire d'une stratégie de lecture, et de montrer en quoi la lecture est pour Simone Weil un acte philosophique à part entière.

Il faudrait aussi la situer pour comprendre son rapport très ouvert à la culture : culture littéraire ET scientifique, notamment en raison de son milieu familial et de sa proximité avec son frère ; culture classique et cursus d'excellence qui l'ont formée sans la «formater», souci de la référence littérale et exacte ET fidélité à une certaine idée de la philosophie comme réflexion générale, héritée d'Alain ; curiosité pour les autres civilisations ET retour permanent à des œuvres ou à des passages emblématiques (pas de dispersion, mais une manière obsessionnelle de revenir sur les mêmes textes et de creuser une même idée).

Cela ne fait que trois thèmes majeurs, mais ce sont ceux qui me paraissent les plus importants à première vue.

Pour continuer de nous renseigner sur cette personnalité hors normes, Virginia Crespeau reçoit également Silvia D'Intino, jeune spécialiste italienne de la pensée indienne. La Grèce et l'Inde, constituant les deux piliers dans la pensée et les convictions de Simone Weil, qui ont exercé comme une sorte de contrepoids (souvent presque vainqueur) à son approche du christianisme. Simone Weil, comme cerveau universel, un peu à la manière de Pascal et qui songea à «une sagesse de tous les temps et de tous les pays...»

En savoir plus :

- Bibliothèque nationale de France

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